L’injustice des hommes – André Fortin – Éditions Lajouanie 2019

Publié le par Jean Dewilde

 

Avant les premiers mots, il y a cette couverture dans les tons bleu et noir avec au centre le portrait d’un homme jeune et beau. Coiffé d’un borsalino, il a cet air impassible et froid d’un homme de main, d’un truand ou d’un tueur. Mais pourquoi cette larme en forme d’ancre bleue coule-t-elle sur sa joue gauche ?

La réponse à la question est dans le roman. Un roman lent, oppressant, désespéré. Ne vous dites pas, j’ai trois heures à tuer, je vais lire L’injustice des hommes, vous vous trompez, lisez autre chose. André Fortin a, je pense, écrit ce titre en ayant cette lenteur à l’esprit. Ce livre est une étude de caractère et une immersion dans l’univers de l’Amirauté et de la bourgeoisie toulonnaise. Une plongée dans un microcosme où les grades élevés, les grands mariages et les belles villas comptent bien davantage que l’harmonie des conjoints et l’épanouissement de ceux qui occupent ces demeures somptueuses d’un autre temps. Pourtant, nous ne sommes pas au dix-neuvième siècle mais dans les années 1980 à Toulon.  

Les grandes douleurs, les tristesses enfouies ne se voient pas ; c’est le cas pour Jérôme Bonnefonds. Au départ, pourtant, il avait les meilleures chances, en tout cas celle d’être un garçon né après deux filles, Marie et Cécile. La chance d’incarner les espoirs du père, la chance de devenir l’héritier d’une tradition construite sur la Royale et l’Arsenal, le prestige de l’uniforme et tutti quanti. Enfin, la chance d’avoir un père fier de son rejeton. Las, Jérôme ne remplit pas ce costume taillé pour lui. « Jérôme Bonnefonds était un révolté, depuis son plus jeune âge. Il était solitaire, amer bien avant la saison de l’amertume ; égocentrique aussi. Tout tournait forcément autour de ses malheurs, en ce sens, il tenait de son père. »

On pourrait dire que Jérôme Bonnefonds pourrit de l’intérieur. Incapable d’être celui qu’on veut qu’il soit, privé d’amour y compris celui de sa mère qui n’est qu’une ombre fugace et sans relief dans le sillage de Geoffroy, son amiral de mari, Jérôme se nourrit de frustrations et de ressentiment, il n’a pas la force de caractère de se proposer pour lui-même une destinée plus avantageuse. Il rabâche et rumine les propos paternels offensants. La première apparition publique de tant de haine accumulée vous fera (peut-être) sourire car elle ressemble beaucoup à un canular, une blague de lycéen. Et pourtant, il y a une telle tristesse dans ce geste puéril, presque enfantin.

Toulon, dans ces années-là, a aussi ses mauvais garçons parmi lesquels Louis Moser, le caïd local, un truand implacable que Maxime Garon, magistrat jeune, brillant et estimé, s’est juré de mettre hors d’état de nuire. Il n’est pas pressé, il bâtit son dossier jour après jour, l’enrichit de détails, sans hâte, convaincu de sa réussite, confiant et sûr de lui. Séducteur devant l’éternel, il est aussi apprécié des policiers qui savent que les dossiers traités par le juge sont instruits avec rigueur et une grande sévérité à l’encontre de leurs auteurs. Oui, Maxime Garon est un homme qui traverse l’existence avec légèreté et insouciance.

Et ce n’est pas sa consœur, Violaine Duperreux, sa cadette de trois ans, qui va lui faire de l’ombre. Imaginez une juge d’instruction dans le Toulon des années 1980, c’est quasi une anomalie, à coup sûr une erreur de casting. Le juge Garon le sait. Il use et abuse de sa position de mâle dominant tout en se montrant d’une gentillesse exquise à l’égard de sa jeune consoeur. Et puis, il faut dire les choses comme elles sont, elle est plutôt pas mal, la Violaine. Raison de plus pour ménager la chèvre et le choux.

Tout auréolé de son statut de juge star, Maxime Garon est incapable de déceler chez Violaine la pugnacité et la détermination qui pourraient un jour le faire vaciller de son trône. Car Violaine est patiente et féministe. Les machos ordinaires ne l’intéressent pas, ils l’indiffèrent. Son combat, c’est plutôt entrer en concurrence avec des hommes compétents et intéressants. Maxime est un de ces hommes. Lucide et perspicace, elle n’est pas dupe des manipulations et des avanies de Maxime. Elle encaisse avec le sourire.

Revenons un moment à Jérôme Bonnefonds qui a sombré dans la délinquance. Jérôme n’est pas une petite frappe, il est devenu l’homme de confiance de Louis Moser. Recruté pour récupérer l’argent liquide de la double billetterie des boîtes de Moser, puis pour tenir la double comptabilité correspondante, Jérôme a séduit le parrain. Pour autant, Jérôme, s’il apprécie par-dessus tout ce qui est à la marge ou illégal est un non-violent, à l’inverse de son employeur pour lequel le meurtre n’est  que nécessité et une façon de rappeler à tous qui est le patron.

Avec L’injustice des hommes, André Fortin signe un roman pas policier mais presque…sombre et troublant. Si le socle repose sur la relation destructrice entre un fils et son père, l’auteur évoque avec finesse et subtilité les lâchetés de l’entourage qui se contente de compter les coups sous couvert d’impuissance. Le lecteur a la sensation d’être happé dans un compte à rebours implacable dont il le sait rien mais qu’il devine funeste et tragique.

Une écriture absolument remarquable, très littéraire au service de personnages tortueux et tourmentés. Un excellent roman qui sort résolument des sentiers battus. J’ai beaucoup aimé.

Quatrième de couverture

Toulon, port de guerre, dans les années 80: la Royale, l’arsenal, la pègre. Dans ce cadre bouillonnant, Jérôme Bonnefonds, fils mal-aimé d’un amiral, se laisse attirer par les sirènes du banditisme tandis que Maxime Garon, ambitieux juge d’instruction, rêve d’inculper le parrain local. Gravitent autour des deux hommes une magistrate entreprenante et une audacieuse policière. Un implacable enchaînement va entremêler les destins de cet improbable quatuor.

 

L’injustice des hommes

André Fortin

Éditions Lajouanie 2019

Publié dans Le noir français

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