Mortelle canicule - Jean-François Pasques (Éditions Lajouanie - juillet 2019)

Publié le par Jean Dewilde

 

Sincèrement, pouvais-je passer à côté de ce titre alors que le mercure flirtait et dépassait même allègrement les 40 degrés Celsius ? Impossible ! L’auteur nous plonge dans la fournaise de l’été 2003, un été dont tout le monde se souvient en raison du nombre impressionnant de décès directement imputables à cette vague de chaleur. C’est surtout la durée de la canicule qui a provoqué cette surmortalité. A la fin de l’ouvrage, l’auteur nous remémore quelques chiffres qui, si j’ose dire, donnent froid dans le dos. L’été 2003, c’est aussi ce drame qui a mis en émoi la France entière, la mort de Marie Trintignant qui décède à Vilnius en Lituanie sous les coups de Bertrand Cantat, son compagnon et leader du groupe Noir Désir.

Début du mois d’août, Paris. Le commandant Julien Delestran, proche de la soixantaine, se réveille après une mauvaise nuit. Trop chaud. La vie d’un flic ne s’arrête pas quand le thermomètre s’affole. C’est un peu comme si les pompiers arrêtaient de bosser quand il fait torride. Tandis qu’il se rend dans ses bureaux de la 1re DPJ, il maudit intérieurement cette chaleur qui provoque chez lui des coulées instantanées de sueur dans le dos. Il a horreur de ça !

Ce matin, il accueille une petite nouvelle dans son groupe ; elle s’appelle Victoire Beaumont, fraîchement diplômée de l’école de police. La visite de L’institut médico-légal de Paris est un incontournable pour les nouvelles recrues. Le commandant Delestran l’y emmène. Il aurait peut-être été mieux inspiré de différer la visite car il y a surpopulation à la morgue parisienne. Le chef identificateur de l’IML, Montalbert, d’un naturel plutôt jovial d’habitude se montre particulièrement inquiet et stressé.

« …À deux ans de la retraite, c’était la première fois qu’il voyait cela : ça calanchait de partout, depuis quelques jours, et on ne savait plus où entreposer les cadavres. On arrivait à saturation. Montalbert et son équipe avaient beau mettre les bouchées doubles, ça rentrait plus vite que ça sortait. Forcément, le nombre d’autopsies avait augmenté et il fallait bien conserver les corps en attendant de procéder aux investigations. Les hôpitaux étaient débordés, les services mortuaires des pompes funèbres pas forcément réfrigérés et par défaut, on envoyait tout à l’IML… »

« …Delestran connaissait les lieux mais il resta stupéfait. Il y avait des chariots partout. Certains supportaient plusieurs corps. Les casiers réfrigérés étaient tous occupés. La pièce climatisée servait au stockage des corps. La ventilation brassait des odeurs de mort. Il flottait dans l’air un mélange fétide qui vous enveloppait... »

C’est au beau milieu de ce chaos maîtrisé avec peine que va démarrer la première enquête criminelle du lieutenant Victoire Beaumont. Guidé par un fil invisible, attiré comme un aimant par un effluve qu’il est le seul à avoir capté, le commandant Delestran sinue et serpente entre les corps ; méthodique, il s’arrête, renifle, repart pour finalement s’immobiliser, les narines dilatées, près d’une bâche contenant le corps d’une jeune femme. Cette odeur si volatile, si particulière, cette fragrance d’amande amère caractéristique, il l’a reconnue et identifiée. Quelle est-elle ?

S’il est vrai que l’histoire regorge d’espions avalant une capsule de cyanure pour ne pas parler sous la torture, le commandant Delestran n’imagine pas un seul instant qu’Éva Mayol, trente-trois ans, célibataire, sans enfants, strip-teaseuse à Pigalle ait pu avoir recours à ce poison pour mettre fin à ses jours. Il en est convaincu, la jeune femme a été assassinée. Certains éléments apportent de l’eau à son moulin : comment le docteur Paul Morland, qui passe pour une sommité dans son domaine a-t-il pu passer à côté de cette odeur d’amande amère ? Certes, tout le monde travaille tendu, sous pression, quasi à la chaîne et personne n’est à l’abri d’une défaillance ou d’une conclusion hâtive. Mais surtout, ce même docteur Morland reste introuvable.

Les amateurs de thrillers et de page-turners ne vont pas trouver leur compte avec ce polar et ils ont tort, cent fois tort, bien entendu. L’auteur invite le lecteur à intégrer son équipe d’enquêteurs, à partager les jours et les nuits d’une équipe de la brigade criminelle le temps d’une enquête. C’est passionnant et fascinant. Sous la houlette du commandant Delestran, lui-même rendant compte au commissaire Tanguy Ghéhut, les policiers accumulent les devoirs d’enquête et ils sont nombreux. Enquête de voisinage et de proximité, visionnage des caméras de surveillance, analyse des fadettes (relevé détaillé des communications émises depuis un téléphone), auditions et procès-verbaux. Pas le temps de récupérer. Et puis, il y a cette chaleur qui lamine les corps et ralentit l’esprit.

Il y a sans aucun doute beaucoup de l’auteur dans Mortelle canicule. Jean-François Pasques est en effet capitaine de police. Affecté successivement à la Brigade Anti-Criminalité́ sur Pigalle, puis en Section Criminelle à la 1re Division de Police Judiciaire de Paris, il est désormais en Sécurité́ Publique à Nantes. Le lecteur ne peut s’y tromper, ce qu’il a sous les yeux sent le vécu. Il évoque un peu l’adrénaline, nous parle beaucoup de l’importance de la procédure qui doit être « bétonnée » à tous les stades de l’enquête et il nous confie son obsession, ce moment charnière, cette bascule qui transforme un être humain en assassin. Cette bascule est assez terrifiante dans la mesure où l’auteur nous convainc que tout le monde est susceptible un jour en fonction des circonstances de revêtir le costume de meurtrier. Il a d’ailleurs publié en 2012 un polar intitulé La bascule. Tuer n’arriverait donc pas qu’aux autres, ça fait flipper !  

Des polars écrits par des policiers, il y en a beaucoup, des bons et des moins bons ; Jean-François Pasques se démarque magistralement, il met en lumière la complexité du métier d’un policier de la Crim qui doit sans cesse trouver le subtil et difficile équilibre entre empathie, sensibilité et distance. Dans l’expression « élucider un crime », il y a le verbe élucider ; effectivement, il en faut de la lucidité pour ne jamais perdre de vue l’objectif final, confondre un coupable, obtenir des aveux circonstanciés, comprendre sans juger.

C’est la complexité de l’être humain qui l’amène à ces dérapages mortels. Les animaux tuent mais ne sont pas des assassins. Il n’y a que l’homme, par orgueil, jalousie ou passion qui est capable d’en tuer un autre.

Ce qui ajoute au bonheur de lecture, c’est l’écriture. Une écriture sans fioritures mais très évocatrice, très juste, au plus près des émotions. Pour la énième fois mais pas la dernière, je salue le travail de Caroline Lainé, la couverture, rien qu’elle, donne l’envie de se plonger à corps perdu dans Mortelle canicule, premier roman de l’auteur publié aux éditions Lajouanie.

Jean-François Pasques est l’auteur de :

- Sans suites (2010 – Éditions Ovadia)

- La bascule (2012 – Éditions Ovadia)

- A toutes fins utiles (2013 – Éditions Ovadia)

- Des gens normaux (2014 – Éditions Ovadia)

- De l’intérieur (2017 – Éditions Ovadia)

 

 

Mortelle Canicule

Jean-François Pasques

Éditions Lajouanie (juillet 2019)

Publié dans Le noir français

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