Le Sicilien – Carl Pineau (éditions Lajouanie 2019)

Publié le par Jean Dewilde

 

Après l’Arménien, paru début 2018 aux mêmes éditions Lajouanie, voici Le Sicilien. Un troisième volet viendra compléter la trilogie. Une trilogie baptisée Nuits nantaises dont LArménien couvre les années quatre-vingts, Le Sicilien les années quatre-vingt-dix et le dernier volet couvrira les années deux mille. Trois polars qui peuvent donc se lire tout à fait indépendamment l’un de l’autre, les personnages de L’Arménien ayant tous disparu à l’exception du policier enquêteur, Greg Brandt, un homme trouble, parfois inquiétant que l’on retrouve aux manettes. Et croyez-moi, il aura fort à faire. La discothèque « Le Château » existe toujours et c’est dans cet établissement que démarre Le Sicilien.

Trop tôt pour vous livrer la quatrième de couverture ? Non, cela me donnera l’occasion de disséquer de manière un peu plus approfondie les forces et les faiblesses de ce second volet.

Nantes, 1995. Une jeune albanaise est assassinée dans des conditions particulièrement sauvages. Dario, gérant de discothèque d’origine sicilienne, fait figure de principal suspect : on a retrouvé le cadavre dans le coffre de sa voiture ! Greg  Brandt, policier madré, est chargé de l’enquête, et dresse une liste bien plus étoffée de coupables potentiels, au premier rang de laquelle on trouve quelques mafieux, fraîchement débarqués d’Europe de l’Est, des notables aux curieuses fréquentations, des truands locaux et quelques hommes de main russes…

Carl Pineau ne tergiverse pas, dès les premières pages, le lecteur est déjà dans l’effroi. Car Bleona Oxa, la jeune Albanaise tuée et retrouvée dans le vieux Renault Espace de Dario Galati, a été éventrée, taillée en pièce comme une vulgaire pièce de viande. Tout accuse le gérant de la discothèque Le Château. Le corps dans sa caisse, une capote remplie de son sperme à proximité et l’absence d’alibi ou plutôt un alibi fragile et boiteux. Il avait bu beaucoup, énormément et ne se souvient de rien, le trou noir, vertigineux, sans fond.

Au policier venu l’interpeller sans ménagement à son domicile, Dario ne peut que clamer son innocence. Placé en garde à vue, Dario va passer beaucoup de temps à répondre aux questions et interrogations de Greg Brandt. Il sera finalement libéré aux conditions fixées par le juge en charge de l’affaire. Car l’inspecteur Brandt, un étrange personnage vraiment, ne croit pas au fond de lui-même à la culpabilité du gérant de la boîte.

Affaibli mentalement et physiquement par les heures passées en détention, Dario, revenu à l’appartement qu’il partage avec sa compagne, Leïla Seghir, constate la disparition de celle-ci. Elle n’a laissé aucun mot, ne répond pas sur son téléphone portable. Très vite, l’incompréhension laisse la place à l’inquiétude. Dario est fou d’angoisse, jamais Leïla ne serait partie comme ça. De toute façon, toutes ses affaires sont là, elle n’a rien emporté.

Suspecté de meurtre, sa compagne introuvable, Dario comprend que quelqu’un en veut à sa vie et qu’il va devoir se battre. Et tous les moyens sont bons car les gens qui veulent sa peau sont vicieux et sans pitié.

Dans Le Sicilien, tous les personnages sont des suspects potentiels et ne cessent de l’être que quand ils deviennent à leur tour victimes. C’est une des forces du roman, personne n’est noir ou blanc. Et l’enquêteur hors pair qu’est Greg Brandt excelle à déceler chez chacun la part d’ombres, la part sombre. Lui-même apparaît comme une personnalité tourmentée, sournoise, quelqu’un dont on aimerait se débarrasser très vite tant il vous met mal à l’aise et dans l’inconfort. Brandt, c’est un croisement entre une sangsue et un pit-bull, il ne lâche aucune piste, interroge sans relâche, revient avec d’autres questions, harcèle, accable et accule.

Un autre point fort est l’intrigue, trash, complexe, tordue dont même les plus perspicaces auront du mal à deviner l’issue. Certains la trouveront peut-être tirée par les cheveux et l’auteur en a sans doute trop fait. Ce qui m’a dérangé, c’est le récit à la première personne. Je n’ai rien contre ce procédé littéraire fréquemment utilisé mais bon sang que c’est casse-gueule ! Dario est le narrateur et est en permanence dans l’introspection et le questionnement. Si je comprends tout à fait son besoin de faire le point régulièrement sur les événements qui lui tombent dessus, le lecteur n’est pas toujours en demande d’éclaircissements, il peut faire le taf lui-même ou se poser les questions lui-même. C’est agaçant et ce l’est d’autant plus quand ils s’y mettent à deux, Dario et Greg Brandt pour évoquer l’enquête, son évolution, ses développements, son orientation. Un peu comme si Carl Pineau craignait que son lecteur ne le suive pas. C’est vexant voire humiliant.

Puisqu’on est dans une fiction, tout ne doit pas être parfaitement authentique ni même plausible. Cependant, il faut être vigilant. Quand Dario échappe de justesse à un incendie et se retrouve à l’hôpital brûlé au troisième degré à vingt pour cent, la peau de mon crâne ressemblait à de la salade bouillie, la moitié de mon visage à un T-Bone plongé dans l’acide, le lecteur s’étonne à juste titre de le voir trois petites semaines après le drame poursuivre sa croisade pour retrouver Leïla.

Le deuxième roman d’un auteur est toujours fort attendu, d’autant plus quand le premier a remporté un franc succès, ce qui était le cas pour L’Arménien (http://jackisbackagain.over-blog.com/2018/02/l-armenien-carl-pineau.html).   

Vous l’aurez compris, Le Sicilien constitue une petite déception personnelle. Plutôt que de ne rien en dire ou d’en écrire vite fait une chronique passe-partout et inintéressante, j’ai opté pour un avis circonstancié qui n’engage que moi. Sans l’avoir jamais rencontré, j’ai de la sympathie pour Carl et de la confiance dans sa capacité à créer des personnages forts (ici, je pense à Eddy, le DJ homo de la discothèque atteint du sida) et des intrigues qui sortent du lot.

A quand le troisième et dernier volet de la trilogie des Nuits nantaises ? Je ne le sais pas mais je serai au rendez-vous.

 

Le Sicilien

Carl Pineau

Éditions Lajouanie (juin 2019)

Publié dans Le noir français

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