Les impliqués – Zygmunt Miloszewski – Éditions Mirobole 2013 et Pocket 2015.

Publié le par Jean Dewilde

 

Les impliqués constituent le premier volet d’une série qui met en scène le procureur Teodore Szacki. Suivent Un fond de vérité et La rage. Szacki est un magistrat qui n’a pas peur de s’exposer et de mettre la main dans le cambouis. Et c’est heureux car il a fort à faire dans ce roman initial. La quatrième de couverture dit juste ce qu’il faut, la voici :

Un dimanche matin, au milieu d’une session de thérapie collective organisée dans un ancien monastère de Varsovie, l’un des participants est retrouvé mort, une broche à rôtir plantée dans l’œil. L’affaire est prise en main par le procureur Teodore Szacki. Las de la routine bureaucratique et de son mariage sans relief, Szacki ne sait même plus si son quotidien l’épuise ou l’ennuie. Il veut du changement, et cette affaire dépassera ses espérances.

Cette méthode de la constellation familiale, par exemple, une psychothérapie peu conventionnelle basée sur les mises en scène… Son pouvoir semble effrayant. L’un des participants à cette session se serait-il laissé absorber par son rôle au point de commettre un meurtre ? Ou faut-il chercher plus loin, avant même la chute du communisme ?

L’auteur n’a pas choisi la facilité en développant une intrigue particulièrement retorse et tordue et disons-le, un tantinet tirée par les cheveux. L’intrigue n’est pas ce qu’il y a de plus crédible dans le roman mais elle n’est pas non plus ce qui est le plus important. Étrange, vous dites-vous. La grande réussite des Impliqués tient dans la découverte de ce procureur pas comme les autres. Teodore Szacki est un personnage formidable qui, par sa seule présence, embarque le lecteur jusqu’au bout de cette première enquête. Teodore, 35, presque 36 ans est marié à Weronika avec laquelle il a eu une petite fille, Hela, 7 ans. Dire que le couple baigne dans un océan de félicité serait largement exagéré.  La situation n’est pas désastreuse non plus, comme tant d’autres couples, ils souffrent d’une routine générée par un certain nombre d’années de vie commune.

« Il porta un regard circonspect sur sa femme – elle avait beau avoir toujours été sexy, elle n’avait jamais ressemblé à un top model. Cela étant admis, il semblait difficile de trouver une justification à ce double menton ou cette silhouette légèrement bedonnante. Et ce T-shirt ! Il n’exigeait pas qu’elle mette des ensembles en tulle et dentelle pour dormir, mais bon sang, pourquoi portait-elle toujours ce bout de chiffon délavé estampillé « Disco Fun » qui venait probablement des paquets humanitaires reçus de l’Ouest dans les années quatre-vingt !... »

Un peu machiste, Teodore, je vous l’accorde mais il faut considérer que nous sommes en 2005 en Pologne, un pays qui n’est pas pionnier en matière d’égalité homme-femme. Il reste beaucoup à faire en effet.

En revanche, l’auteur, à travers le personnage de Teodore, s’attaque avec virulence à la violence domestique entre conjoints et au fléau que constituent les violences faites aux femmes sous toutes ses formes. C’est très clairement un thème dont l’auteur s’est emparé avec passion et conviction. A une femme qui a tué son mari et qu’il interroge, notre procureur lui demande :

« Pourquoi n’avez-vous pas retiré votre main ? Celle qui tenait le couteau ? » Alors que la femme s’apprête à lui répondre « Je ne voulais pas la retirer », Teodore Szacki secoue la tête doucement en un signe de dénégation. Et la femme, ayant compris la gestuelle du procureur, lui répond : « Je n’en ai pas eu le temps. Ça s’est passé en un clin d’œil. »

Teodore Szacki est un magistrat compétent, courageux dans ses prises de décision et lucide sur l’état déplorable de la justice polonaise. Il bosse  énormément, accomplit des devoirs d’enquête qui incombent normalement à un simple inspecteur de police car il veut être au plus près des protagonistes et connaît l’adage selon lequel on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Professionnellement irréprochable, il est assez fragile voire immature sur le plan affectif. Ainsi, quand débarque dans son bureau une jeune journaliste, Monika Grzelka, c’est carrément un retour à l’adolescence pour notre procureur. Certes, il l’éconduit sèchement mais la petite graine a germé et il n’a de cesse de la revoir, tous les prétextes sont bons. Comme il le décrit lui-même : « …Tu trottines, se dit-il. Tu trottines comme un faune aux pieds poilus. Tu trottines comme un singe bonobo toujours excité avec son cul rouge. Tu trottines comme un vieux chien qui aurait reniflé une chienne. Tu trottines comme un bouffon entre deux âges. En ce moment précis, il n’y a rien d’humain en toi. » On ne peut pas l’accuser de manquer de lucidité, notre procureur.

Teodore Szacki promène un regard très second degré, à la fois ironique et tendre sur lui-même, les autres et sur toute chose en ce compris sur la capitale polonaise qu’il décrit : « ...C’était un parcours agréable, et le procureur se dit que si l’on conviait un étranger à faire cette balade et qu’on prenait soin de lui bander les yeux lors de son trajet aller et retour jusqu’à l’aéroport, le touriste en question pourrait repartir de Varsovie avec le souvenir d’une très jolie ville. Une ville chaotique, certes, mais charmante... »

A propos de sa directrice, Teodore dit ceci : « Janina Chorko s’était maquillée. C’était horrible. Sans produits de beauté, elle était simplement laide ; avec, elle ressemblait à un cadavre que les enfants du croque-mort auraient peinturluré pour s’amuser avec les cosmétiques de leur mère… » « …Elle portait un pull léger à col roulé et probablement rien en dessous. Dire qu’encore quelques minutes plus tôt Szacki aurait été prêt à jurer que rien n’éveillait autant son désir qu’une poitrine de femme. Ce souvenir était tombé aux oubliettes, dans la préhistoire, s’était enfoncé dans le Silurien, le Dévonien, le Cambrien… »

Cette faculté de se moquer de lui-même et d’autrui donne à l’intrigue un formidable relief. Car des saloperies, il va en mettre au jour, Teodore Szacki. Et franchement, je n’échangerais pas ma place contre la sienne. Les thérapies sont toujours susceptibles de faire ressurgir des événements enfouis, souvent profondément et certaines personnes ont tout intérêt à les garder ensevelis.

Je reviendrai avec un immense plaisir vous parler de Un fond de vérité d’abord, de La Rage ensuite. La traduction de cette série est assurée par Kamil Barbarski.

 

Les Impliqués

Zygmunt Miloszewski

Éditions Mirobole 2013 – Pocket 2015

Publié dans polars polonais

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