Par les rafales – Valentine Imhof (Éditions du Rouergue 2018)

Publié le par Jean Dewilde

 

Après avoir refermé ce livre, très difficile à refermer d’ailleurs, je n’ai pu m’empêcher de faire l’analogie avec Alex de Pierre Lemaître. Un roman noir culte qui met en scène Alex, une jeune femme que les hommes ont savamment détruite et qui trouvera l’énergie de punir ses bourreaux successifs.

Chez Valentine Imhof, l’héroïne s’appelle aussi Alex et est également victime de la bestialité des hommes. Depuis son viol en Louisiane, elle fuit, retranchée en elle-même. Elle ne vit pas, elle est en mode survie, convaincue que ses bourreaux n’ont qu’une obsession, la retrouver et finir le boulot commencé dans le bayou. Vengeance chez Pierre Lemaître, paranoïa aiguë chez Valentine Imhof.

Nous sommes en novembre 2006. Alex n’a aucun endroit sur terre où se poser. Elle s’autorise des haltes, des escales, des étapes mais elle sait qu’elle n’aura plus jamais un endroit où se fixer, concevoir et nourrir des projets, nouer des amitiés. Quant à l’amour…

Ils avaient réussi à la retrouver. Alex l'avait compris. Le type inventait des souvenirs bidon, il a proposé de s’arrêter dans un café de campagne pour boire un pot. Pour le plaisir d’être en France, parce que c’est si différent des États-Unis… Ça, elle le savait. Quand il a enserré ses jambes entre les siennes, elle n’a rien fait pour se dégager. Au contraire. Elle a envoyé tous les signaux pour lui faire entendre qu’elle n’attendait que ça depuis le début… Elle le tenait… Elle saurait disparaître ensuite.

L’auteure nous montre, au travers de la fuite éperdue d’Alex que le viol n’est jamais un épisode dans la vie d’une femme. Le viol tue et détruit, définitivement et irrémédiablement. Aspirée dans un tourbillon de violence, Alex ne sera plus jamais cette jeune femme joyeuse, spontanée, curieuse, aimant voyager, découvrir d’autres cultures et partager ses rencontres musicales. Elle est morte en dedans, là-bas dans le bayou. Ne subsistent qu’une peur primale et l’instinct de survie.

Alors, oui, nous les hommes, nous en prenons plein la gueule et l’envie de se faire petit est grande. Nous avons toujours ce détestable comportement de prendre par la force celles qui ne nous disent pas oui et encore davantage celles qui nous disent non. Irrespect, immaturité, orgueil et virilité mal placés. Pour autant, Valentine Imhof ne stigmatise pas à outrance la gent masculine. Alex a deux boussoles dans les ténèbres et ce sont deux hommes. Anton, un photographe free-lance qu’elle rencontre régulièrement dans un bar de Nancy, Le Donjon et Bernd, le tatoueur chez lequel Alex se rend régulièrement à Gand en Belgique. Tant Anton que Bernd savent très peu de choses à propos d’Alex. S’ils réussissent à maintenir une relation avec elle, c’est parce qu’ils ont compris que poser des questions à Alex reviendrait à la perdre. Alors ils se contentent de ses apparitions furtives, ne lui demandent rien, prennent soin d’elle quand elle débarque sans crier gare. Et quand elle repart sans préavis et sans un mot, ils se taisent et murmurent pour eux-mêmes leur espoir de la revoir dans pas trop longtemps, à peu près indemne.

Alex laisse très peu de traces derrière elle. Mais quand on tue, on en laisse. Clin d’œil du destin, c’est une autre jeune femme qui prend Alex en chasse. Elle s’appelle Kelly McLeish, vingt-neuf ans, jeune sergent juste sortie de l’école de police d’Édimbourg. Mutée aux Shetland, seule femme du commissariat de Lerwick, reléguée par ses collègues masculins dans un réduit sans fenêtre, on lui a assigné comme tâche d’éplucher toutes les listes des allées et venues sur les îles depuis le premier janvier. Et tant qu’à faire, pour bien se foutre de sa gueule, les registres des hôtels et des B&B de l’archipel. Avec une détermination farouche et parce qu’elle veut retrouver l’assassin de Richard McGowan, quarante et un ans, poignardé de dix-sept coups de couteaux à l’abdomen le soir du festival du Up Helly Aa, la fête des Vikings, Kelly McLeish va patiemment rembobiner le film des événements.

Pour ne plus voir ce corps violenté, Alex l’a entièrement fait tatouer, systématiquement, méthodiquement. Elle s’est placée sous la protection de Loki, le dieu destructeur de la mythologie nordique. Et détruire, ça, elle sait faire, Alex, à commencer par elle-même. Encaisser les coups pour mieux les rendre, jusqu’à l’anéantissement.

Alex est un personnage que le lecteur ne pourra pas oublier. La puissance et le souffle qu’elle dégage imprègnent chaque mot, chaque ligne, chaque page. Elle est tout et son contraire. Terriblement fragile et extraordinairement forte, Alex attire, aimante, capture. Alex est une guerrière rageuse et vengeresse. Elle régurgite en continu les violences subies, sans espoir, il n’y a pas d’espoir, aucun.

Valentine Imhof signe un premier roman impressionnant, récompensé à juste titre par le prix du Balai de la découverte 2019. Une ambiance crépusculaire du début à la fin, des personnages qui se frôlent, s’effraient et parfois se tuent et une tension qui ne baisse jamais d’un cran. Un roman noir vraiment noir, une héroïne que l’on aimerait prendre dans nos bras.

Par les rafales

Valentine Imhof

Éditions du Rouergue 2018

Publié dans polars français

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