Point de fuite – Jeanne Desaubry – Les éditions du Horsain, novembre 2019

Publié le par Jean Dewilde

 

Quand Jeanne Desaubry m’a proposé Point de fuite en lecture, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Quand j’ai eu fini le livre, je suis resté assis longtemps, dans le silence, un peu assommé, des images plein la tête et l’envie de dire : « Merci, Jeanne ».

Merci pourquoi, vous demandez-vous ? Je vais tenter d’expliquer ce que j’ai éprouvé à la lecture de cette autofiction. C’est le mot confiance qui me vient à l’esprit. En nous dévoilant non pas un coin mais tout un pan de sa vie, Jeanne nous donne les clés de sa maison ; elle n’est pas là pour nous faire faire le tour du propriétaire, c’est plutôt une invitation à faire comme chez nous. Cette confiance qu’elle accorde au lecteur n’est possible que par une égale quantité d’humilité. Ce blanc-seing qu’elle nous donne crée une immédiate empathie.

Marie a dix-huit ans lorsqu'elle rencontre René, le régisseur de Coluche. Il a le double de son âge. La passion tumultueuse qui les lie prend fin tragiquement trois ans plus tard lorsque le cadavre de René est retrouvé sur un terrain vague. Qui ne se souvient de ce fait divers ? Cette mort en 1981 mettra un terme à la campagne présidentielle de l'humoriste. Anéantie par le chagrin et l'incompréhension, la jeune femme se trouve confrontée à une enquête criminelle qui bouleverse sa vie.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis lors. Pour Jeanne qui prend le prénom de Marie dans le roman, l’eau pourrait couler à torrents et éternellement sans qu’elle puisse oublier le moindre de ces instants cauchemardesques.

Dans un premier temps, elle est dévorée d’inquiétude parce qu’elle ne sait pas ce qui est arrivé à René. L’angoisse, la colère, l’incompréhension. Quand le cadavre de René est découvert, Marie est hébétée, terrorisée. Elle est surtout très seule car René ne l’a pas intégrée dans le milieu dans lequel il évolue, délibérément ou pas. Et elle est enceinte de sept mois et demi.

Ce que Marie ne sait pas, c’est qu’elle figure sur la liste des suspects. Elle ne le sait pas et surtout elle ne peut concevoir un instant que les enquêteurs s’intéressent à elle à ce titre. Cette candeur l’a probablement aidée à tenir. Car ce n’est pas un interrogatoire qu’elle va subir, elle sera interrogée à de multiples reprises par les limiers de la Criminelle.

Qui n’a pas rêvé de grimper les cent quarante-huit marches du mythique 36, Quai des Orfèvres ? Marie, elle, aurait sans aucun doute préféré n’avoir jamais à les gravir. Et pourtant, dans le cadre de cette enquête, elle les a empruntées souvent sans jamais se plaindre ou si peu.

Marie n’a aucun ami, elle ne peut compter que sur le soutien inconditionnel de ses parents totalement ébranlés. Sa mère, cultivatrice, catholique, ennemie du scandale et son père, un homme qui parle peu et qui n’a pas l’habitude des mots.

Si Marie connaît peu de choses finalement de l’activité professionnelle de René, elle n’ignore pas que René a été marié avec Dany et lui a donné deux filles. Elle l’a su dès leur première rencontre trois ans auparavant. Marie travaillait dans un bar pour les vacances et René venait y prendre parfois un café.

Avec le meurtre de René et les interrogatoires auxquels elle doit se soumettre, Marie est contrainte de revisiter en profondeur sa relation avec cet homme dont elle réalise qu’il lui a caché des choses, qu’il lui a menti et certainement pas qu’une seule fois. Et il ne s’agit pas que de tromperies. Il l’a trompée, Marie le sait, elle l’a trompé en retour. Leur relation était tout sauf un fleuve tranquille.

Non, Marie comprend, au détour des questions des enquêteurs, que son homme pourrait être un truand. Comment expliquer sinon une première et vaine perquisition ? Suivie d’une seconde, plus systématique, plus compromettante pour René, pour elle, pour eux deux ? Elle comprend aussi qu’il n’a jamais cessé pour ainsi dire de fréquenter son ex.

Marie se retrouve avec la seule question qui vaille la peine d’être posée et la seule à laquelle elle ne trouvera pas de réponse ferme et définitive : « qu’était-elle pour lui ? » René n’est plus là pour le lui dire. A sa place, le vide et l’absence.

Marie doit aussi mener cette grossesse dont elle ne profite pas. Elle a fait le choix de quitter Paris et de vivre à la campagne dans la maison familiale et elle monte à Paris quand elle est convoquée pour les besoins de l’enquête.

Que reste-t-il de Marie après que cette enquête pour meurtre a été résolue ? La réponse lui appartient et à elle seule. Dans sa dédicace, et je l’en remercie, Jeanne écrit : Bonne lecture de Point de fuite mais serait-ce un point final ? Ces histoires-là ne finissent jamais. Je le pense très fort aussi.

Je vous recommande très chaudement la lecture de Point de fuite. C’est une histoire vraie racontée par la femme qui l’a vécue. Jeanne Desaubry est romancière et a réussi je ne sais comment, tant la tâche me semble ardue, à relater ces événements en les mettant à juste distance. L’émotion n’en est que plus forte.

 

Point de fuite

Jeanne Desaubry

Les éditions du Horsain 2019

Publié dans polars français

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