En moi le venin – Philippe Hauret – Éditions Jigal 2019

Publié le par Jean Dewilde

 

J’ai vu passer tout un tas de chroniques sur ce titre de Philippe Hauret, sans les lire, bien sûr, puisque je n’avais pas encore écrit la mienne.

Je suis fidèle à l’auteur depuis ses débuts. Il y a eu le galop d’essai intitulé Je vis, je meurs suivi du formidable Que Dieu me pardonne : http://jackisbackagain.over-blog.com/2017/06/que-dieu-me-pardonne-philippe-hauret.html. Plus récemment, le très prenant Je suis un guépard : http://jackisbackagain.over-blog.com/2018/06/je-suis-un-guepard-philippe-hauret-editions-jigal.html et enfin ce En moi le venin dont je peux déjà vous dire qu’il est une excellente cuvée.

Philippe Hauret écrit des romans relativement courts, ce que j’apprécie à partir du moment où tout est dit et qu’il n’y a aucune raison pour ne pas écrire le mot FIN. Ce qui ne veut pas dire qu’il expédie ou bâcle les affaires courantes, bien au contraire. Il a cette capacité et ce talent à créer des personnages la plupart du temps assez ordinaires et c’est quand il les fait se rencontrer que les choses dérapent. Pourtant, les personnages qui habitent le livre se connaissent presque tous puisqu’ils ont été au lycée ensemble. C’était il y a longtemps, certes. A titre personnel, je ne suis pas certain de bondir de joie à l’idée de me retrouver avec mes condisciples de terminale, de là à imaginer un scénario à la Hauret, il y a un pas, un grand…

Dans cet opus, le lecteur retrouve Franck Mattis, croisé dans Que Dieu me pardonne. Il revient dans cette petite ville qui l’a vu grandir pour assister aux obsèques de ses parents, décédés pratiquement coup sur coup. Il y a Valéry, 45 ans, le patron de la boîte de nuit poétiquement appelée Goodfellas. Il y fait travailler de jeunes prostituées importées de l’Est qu’il ne considère qu’à partir du moment où elles ont atteint le nombre de passes quotidiennes qu’il impose. Vous l’aurez compris, le bonhomme est éminemment sympathique. Valéry est aussi en couple avec Warren, un jeune éphèbe qu’il gâte et dont le corps le rend à moitié fou. Ajoutez qu’il est impulsif et violent.

Franck retrouve aussi Ben, son poto d’enfance. Comme redouté, le temps ne l’avait pas épargné. Il accusait un surpoids d’une bonne vingtaine de kilos, une partie de ses cheveux s’était fait la malle, et le teint jaunâtre qu’il affichait laissait supposer qu’il était loin d’appliquer la consigne ministérielle des cinq fruits et légumes par jour. Ben s’est proclamé auto entrepreneur en dépannage informatique pour les seniors. Il y a Esther, l’ex-petite amie de Franck, entrée en politique en qualité de directrice de campagne pour le candidat Maxence Reynaud, dont les idées, davantage des slogans creux, se situent quelque part très à droite. Cécile est la secrétaire de Maxence et subit les perversités de son employeur. Pas trop le choix, elle sort d’une longue période de chômage et avec sa petite fille à charge, elle ne peut se permettre de replonger dans les galères d’argent.

Philippe Hauret a cette savoureuse habitude de plonger ses personnages dans un chaudron sur les braises duquel il alterne souffles courts et longs. De temps à autre, il jette un coup d’œil à l’intérieur pour observer ce qui s’y passe. La température augmente mais augmente doucement en sorte que personne dans la marmite ne songe à en sortir. Le lecteur est assis au bord du récipient et regarde. Et ce qu’il y voit n’est pas joli, joli.

Normal, les personnages mis en scène n’ont rien de remarquable, ils incarnent, chacun dans son rôle, les travers d’une société contemporaine malade et corrompue. Valéry, le self-made man, fier comme Artaban et rempli de lui-même, n’est qu’un proxénète comme un autre, obsédé par son physique qu’il entretient à coups de séances de tapis de course, de vélo elliptique et de simulateur d’escalier. Violent et bipolaire, c’est un redoutable prédateur avec toute la charge émotionnelle que comporte ce mot aujourd’hui. Maxence Reynaud, politicien de bas étage ne vaut pas mieux. Déviant et pitoyable, opportuniste, il est trop stupide pour être qualifié de cynique.

Comme le souligne Pierre dans son excellente chronique, le lecteur a aussi en mains un roman social. Un roman de refus et de révolte. https://blacknovel1.wordpress.com/2019/12/11/en-moi-le-venin-de-philippe-hauret/

Comment ne pas s’indigner quand les médias nous informent en ce début d’année que les actionnaires des entreprises du CAC 40 ont enregistré en 2019 des dividendes record ? Comment valider encore un système dans lequel les plus pauvres et les plus vulnérables dégustent un peu plus chaque jour ? Il est de moins en moins certain qu’ils se contentent des miettes qu’on leur jette et ont bien conscience que ce qu’on leur donne d’un côté, on le reprend de l’autre. Il ne peut y avoir de paix quand règne l’injustice sociale. J’aime assez bien l’idée que les femmes puissent être les fers de lance de quelque chose de neuf.

A leur façon, les livres peuvent changer bien des choses eux aussi.

 

En moi le venin

Philippe Hauret

Éditions Jigal 2019

Publié dans polars français

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article