Le second disciple – Kenan Görgün – Equinox Les Arènes 2019

Publié le par Jean Dewilde

 

Si je devais choisir un et un seul livre parmi ceux que j’ai lus en cette année 2019, ce serait Le second disciple. Il y a plein de raisons à ce choix : la puissance narrative, une intrigue machiavélique, un suspense dingue et les nombreuses questions qui assaillent le lecteur pendant et après qu’il a refermé ce livre 1.

Certains feront le choix de se détourner de cette lecture exigeante parce qu’il y est question de terrorisme, de radicalisme et d’attentats. Je comprends. Cependant, c’est sans doute la toute première fois qu’un romancier, et donc auteur de fiction, réussit à me faire découvrir un autre versant de ces questions complexes. Je luis en suis sincèrement reconnaissant.

Pour ma part, cette lecture m’a accaparé tout entier et pas seulement parce que les événements se déroulent à Bruxelles et dans la désormais  célèbre commune de Molenbeek dont mes amis français massacrent l’orthographe et la prononciation. Ils ne sont pas les seuls, j’en conviens.

Le livre s’ouvre sur un prologue qui consacre le canal Bruxelles-Charleroi comme un personnage à part entière. Des pages sublimes. Effectivement, aussi loin que je m’en souvienne, cette voie d’eau a toujours exercé une sorte de fascination en ce sens qu’elle est la frontière entre le nord et le sud de la capitale. Et les gens qui habitent au sud du canal ne sont pas les mêmes que ceux qui habitent au nord du canal. Rien n’est pareil. Kenan Görgün est né et a grandi à Molenbeek, il connaît son sujet sur le bout des doigts et peut donc en parler en toute légitimité. Pour ma part, j’ai pas mal roulé ma bosse dans les quartiers du nord de Bruxelles – il n’y a pas que Molenbeek – mais Molenbeek est la commune qui compte de loin le plus grand nombre d’habitants issus de l’immigration marocaine et j’avais pour habitude de dire : « Aujourd’hui, je bosse de l’autre côté du canal ».

Xavier Brulein est un Belge pure souche. Il a grandi dans le quartier des Cinq Blocs, barres d’immeubles délaissées par les autorités. Xavier Brulein, un Belge victime de racisme, celui des origines sociales et du fric. Xavier Brulein, un mec qui aime sortir, boire, fumer et draguer. Xavier Brulein, qui s’est engagé dans l’armée pour aller combattre au Moyen-Orient. A l’armée, pas de racisme, les inégalités disparaissent. Trois mois après sa démobilisation, Xavier Brulein perd le contrôle. Pour une fille qu’il connaît à peine, la sœur d’un pote, il massacre un client qui avait des vues sur la fille. Il est incarcéré.

Comme le relate l’auteur dans un entretien sur une radio belge, la prison, ce n’est pas la jungle, c’est tout le contraire. Certes, on y règle des comptes, on tabasse mais la violence est avant tout un outil hiérarchique. La prison est un univers très structuré, très codifié. La prison est aussi un vase clos, toutes les idées, à défaut de pouvoir s’échapper, germent dans les cellules, les douches, à la cantine, pendant la promenade. C’est ainsi que Xavier Brulein tombe littéralement sous la coupe d’Abu Brahim, responsable et cerveau  du terrible attentat commis sur la Grand-Place. Abu Brahim est amer. Il est convaincu d’avoir été trahi par les siens. Il n’a plus qu’un seul et unique objectif : se venger en retrouvant les membres du réseau qui l’ont balancé. Xavier sera son bras armé. Il va mettre toute son énergie dans la manipulation, donc dans la radicalisation du jeune homme. Effectivement, Xavier Brulein devient Abu Kassem et constitue, dès sa sortie de prison, une arme redoutable, discrète, infaillible. Un cerveau, aussi, parce qu’il possède une intelligence et une détermination hors normes. Ressembler à un homme ordinaire sans l’être. Là réside son atout majeur. Tout son être ne tend plus que vers la mission à accomplir.

Abu Kassem n’est pas le seul chargé de mission. Dans l’ombre, d’autres mouvances, sordides et floues, s’activent. Elles obéissent et se nourrissent de la même haine.

Libéré sous strictes conditions et bracelet électronique pour vice de procédure, Abu Brahim intègre sous escorte policière un appartement que sa mère s’est débrouillée pour trouver et arranger (pas de domicile, pas de liberté conditionnelle). Mère courage, Kadija, 69 ans, qui, pendant cinq ans, s’est farci la visite hebdomadaire de trente minutes pour laquelle elle devait arriver deux heures à l’avance. « Elle n’avait pas l’orgueil mal placé ta mère, comme trop de gens chez vous. Elle osait fouiller les torts, les failles, fouiller tout ce qui lui tombait entre les mains, parce qu’elle devait comprendre ou devenir folle… Est-ce qu’elles mettent leur fierté de côté, ces « mères de terroristes » qui causent dans les médias pour dire comme leurs fils étaient gentils et serviables et blabla, le décalage entre ce qu’elles disent et ce qu’ils ont fait…C’est la fierté qui parle ! A quoi vont servir les mères musulmanes si elles ne font qu’ajouter des mensonges aux mensonges que les gens se racontent déjà sur eux-mêmes ? Si les mères ne se jettent pas au feu les premières, qui le fera ?...Toutes ces Invitations à Prendre la Parole, ces micros pleurnichards que ta mère a dû repousser pour se concentrer sur son travail d’honnêteté. Tes propres enfants t’en ont voulu, uma : tu devais parler aux journalistes, aux télés, aux radios qui se bousculaient devant la maison. Tu devais leur dire, à tous, que vous n’aviez rien à voir avec ce qu’avait fait le mouton noir, la brebis galeuse. Mais qui, alors, avait à voir ? »

Dans l’entretien, il est aussi question de la responsabilité de la fabrication du monstre. Vers où, vers qui se tourner ? Qui pointer du doigt ? Ce serait trop simple et carrément simpliste. En cela, la démarche de la mère d’Abu Brahim est saine et cohérente. Elle veut comprendre comment et pourquoi son fils est passé de musulman à assassin. Il n’est pas certain qu’elle trouve les réponses mais sa démarche est essentielle.

Les grands absents, ce sont les livres et les mots. Quand on n’a pas les mots, on avale et on recrache ceux que d’autres ont choisi de nous mettre en bouche. L’absence de mots, l’absence de livres nous prive de libre arbitre et d’esprit critique. Kenan Görgün dit d’ailleurs que dans les milieux qu’il fréquente, personne ne lit, pas même ses romans.

Je pourrais vous parler pendant des heures de ce second disciple tant ce bouquin ouvre des brèches, interpelle et donne des angles de vue inédits. J’espère vous avoir donné envie de le lire car en plus des qualités énumérées plus haut, l’écriture de Kenan Görgün est magistrale.

Extrait.

« …Avec Xavier, son passé de militaire, sa sécheresse, sa dureté intérieure, comme une pierre taillée cuite au soleil d’Iraq, la privation typique de la taule a cessé d’être une souffrance. Vous avez accepté la privation, vous en avez fait une base philosophique et elle a cessé de ronger votre personnalité. Xavier vous a permis de saisir une vérité qui vaudrait partout et toujours : le seul truc dont on n’allait jamais vous priver, c’est la privation. Le manque deviendrait force. »

Le second disciple

Kenan Görgün

Equinox – Les Arènes 2019

Publié dans polars belges

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