Deux balles – Gérard Lecas – Éditions Jigal (février 2020)

Publié le par Jean Dewilde

 

Deux balles – Gérard Lecas – Éditions Jigal (février 2020)

Juin 2013, alors que l'armée française engagée en Afghanistan se retire, le caporal-chef Vincent Castillo rejoint à Marseille Willy, son frère d'armes grièvement blessé au combat.

Pour leur retour à la vie civile, ils avaient rêvé un projet : acheter un food-truck et sillonner la côte pendant l'été. Mais pour l'heure Willy est en chaise roulante et Vincent sous neuroleptiques.

Faute de mieux, Vincent retourne chez son père, dans cet hôtel minable recyclé en foyer d'accueil pour migrants. Il retrouve là ses deux frères, Denis et Jordan, qu'il n'a pas vus depuis longtemps et qui ont tous les deux bien changé...

Il y découvre Hamid, son ami interprète afghan, exilé pour échapper aux Talibans, et rencontre Leila, la jolie Afghane, et son fils Ashmat qui attendent il ne sait quoi...

Après tout ce qu'il a vécu, Vincent est à la recherche d'une nouvelle vie. Mais le problème, c'est qu'ici, les frères, les vrais, ça ne court pas les rues...

Deux balles n’est pas un polar mais un roman noir, très noir, déchirant. Il parle des migrants et de l’accueil qui leur est réservé ici, en Europe. Ils ont quitté leur pays pour échouer, quand ils y arrivent, dans des camps surpeuplés où les conditions de (sur)vie sont indignes. Il parle aussi de syndrome post-traumatique qui frappe les soldats de retour du front.

Vincent Castillon pensait avoir affronté le pire sur le sol afghan. La mort au bout du fusil, le sien ou celui de l’ennemi, la vigilance permanente, les nerfs à vif. C’était effectivement le pire jusqu’au moment où Willy, son pote réunionnais, a été grièvement touché, si grièvement qu’il se retrouve en chaise roulante au centre Laveran de rééducation chirurgicale et orthopédique des armées à Marseille. C’est un Vincent démob et fragilisé par cette tragédie qui débarque dans le sud, sur la côte, non loin d’Aigues-mortes. Son seul point d’ancrage est l’hôtel familial Le Mistral tenu par son père, Gilbert. On ne peut pas dire de leurs retrouvailles qu’elles sont chaleureuses, loin s’en faut. D’hôtel, il n’est d’ailleurs plus question, la bâtisse est remplie jusqu’à la gueule de migrants qui attendent que les autorités statuent sur leur sort.

_ Tu m’avais pas prévenu que tu venais en perm’…

_ C’est quoi ce bordel, tous ces gens qui traînent dans l’hôtel ?

_ Figure-toi que j’ai signé un contrat avec les affaires sociales.

_ Les quoi ?

_ Le truc d’assistance sociale, je ne sais plus comment ça s’appelle… Ils réservent tout l’hôtel et moi je loge les types qu’ils m’envoient. C’est des migrants, comme ils disent. Tu peux pas savoir, il en arrive de partout, à croire qu’ici c’est le paradis…T’en as entendu parler, quand même ?

_ Oui, j’ai lu ça sur Internet.

_ C’est pas de la tarte mais faut reconnaître que ça remplit les caisses, les chambres sont louées tout le temps… Tu vois le travail… Enfin, faut ce qu’il faut, quoi…

Vincent retrouve aussi ses frères, Jordan, le cadet et Denis, l’aîné. Ils ont repris l’exploitation d’une brasserie Le Grand Large à La Grande-Motte. Il pressent qu’ils se livrent à des activités pas très nettes mais n’a pas envie d’en savoir plus. Il aimerait se tromper. Il aimerait vraiment se tromper.

Deux balles, c’est la trajectoire d’un homme abîmé psychiquement. Hanté par des cauchemars récurrents, impuissant face à la détresse de son frère d’armes, Vincent a renoncé à la prolongation de son contrat avec l’armée de Terre. Il essaie de convaincre Willy et surtout lui-même qu’ils vont le réaliser ce projet de food-truck itinérant. Ce sera difficile mais ils vont y arriver. Cependant, il sait et sent que son argumentaire sonne creux quand il ne blesse pas, Vincent n’a pas les mots.

Vincent se retrouve confronté à d’autres formes de violence plus vicieuses, plus lâches mais surtout beaucoup plus rémunératrices. Les violences qui s’exercent sur les plus faibles, sur celles et ceux qui ont tout quitté simplement pour survivre sont plus méprisables que la balle qui sort du fusil d’un soldat au front. Ces gens n’ont plus rien et pourtant des humains comme eux n’ont aucun scrupule à se faire du pognon, beaucoup de pognon sur leur dos.

Il y a la lâcheté de son père qui voit en chaque migrant une enveloppe avec un loyer. Gilbert Castillon m’a immédiatement fait penser à Jean Carmet dans Dupont Lajoie. Un type infect, raciste, sans relief. Il y a surtout les trafics dans lesquels trempent ses deux frères et qu’il ne peut plus ne pas voir. Complice ou combattant, Vincent va devoir choisir.

Deux balles est un réquisitoire au vitriol de l’inhumanité dont certains hommes, telles des hyènes, font preuve dès qu’ils hument le parfum de la misère quelque part sur la planète.

En un peu plus de deux cents pages, l’auteur sème le malaise et rend le lecteur un peu coupable de non-assistance en personne en danger. La tension est quasi permanente grâce aux dialogues travaillés et percutants. Les personnages sont à peu près tous détestables. Vincent est le seul capable de faire la différence entre l’acceptable et l’inadmissible. Il est aussi le seul à pouvoir agir et modifier le cours des événements…dans une certaine mesure.

A la fois livre coup de poing et roman passionnant, Deux balles est une lecture qui questionne et interpelle notre indifférence. Je n’ai encore jamais vu de pancarte sur laquelle était écrit : je suis un réfugié.

Gérard Lecas est né le 12 janvier 1951 à Paris. Il est écrivain de romans policiers, traducteur et scénariste. Après des études scientifiques et mathématiques supérieures à Saint-Nazaire et Nantes, il se réoriente pour travailler dans le milieu de sa passion et reprend ses études à l’École Nationale de Cinéma Louis Lumière et en sort diplômé. Il devient ingénieur du son et travaille pour le cinéma, la musique et la télévision. Il écrit son premier roman en 1981. En marge de l’écriture, Gérard Lecas a traduit plus de vingt romans de l’italien au français.

 

Deux balles

Gérard Lecas

D’après une idée originale de Gérard Lecas et Jean-Pierre Pozzi

Éditions Jigal (février 2020)

Publié dans polars français

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