7 Milliards de jurés ? Frédéric Bertin-Denis – Éditions Lajouanie (février 2020)

Publié le par Jean Dewilde

 

Un même jour à travers le monde, sept hommes et femmes (capitaines d'industries, chefs d'entreprises, magnats de la presse...), tous et toutes figures de proue du capitalisme le plus vorace sont enlevés simultanément par des commandos. Une action concertée revendiquée par un groupuscule anarcho-écolo décidé à juger publiquement ces "malfaisants" sur internet.

Chef d'accusation : crime économique et écologique contre l'humanité. Composition du jury : 7 milliards d'êtres humains. Il faudra tout le talent du commissaire El Gordete pour mener le combat, depuis l'Espagne, contre ces terroristes 2.0 et tenter de sauver les otages.

De temps à autre, j’aime croiser la route de ces auteurs qui n’ont pas froid aux yeux et dont l’enthousiasme les pousse à aller jusqu’au bout de leur rêve. L’auteur a osé une histoire qui recèle plus de pièges et d’embuches que de certitudes. Sept kidnappings simultanés le même jour, le 9 juin 2022, partout dans le monde : France, Japon, Nigéria, États-Unis, Brésil, Australie et Espagne. Alors, pourquoi ça marche ? Comment, avec un scénario aussi mince qu’une feuille de papier à cigarette, Frédéric Bertin-Denis réussit-il à nous embarquer dans cette histoire ? Et à nous séquestrer pendant plus de quatre cents pages, huitième kidnapping ?

Il y a bien quelques longueurs dans cette Casa de papel écologique mais il y en a aussi dans la série et pourtant, tout le monde ou presque l’a regardée cette série qui a inondé les salons de millions de téléspectateurs. Le scénario, là aussi, était assez basique, convenons-en.

Est-ce le côté délibérément amoral, résolument transgressif qui conquiert le lecteur ? Oui, mais pas que. Il est vrai qu’au travers de ces héros de papier, le lecteur va vivre quelques heures comme complice ou co-auteur du commando, en fonction de son degré d’empathie pour chacun d’entre eux. Mais surtout, le policier chargé de leur traque n’est pas loin de partager les idées des terroristes à défaut d’approuver leur méthode. De quoi affranchir définitivement le lecteur de sa bien-pensance.

Une autre clé de la réussite réside dans le choix de l’auteur de contenir l’intrigue sur le territoire espagnol. Pas de va-et-vient permanents dans les différentes villes où les commandos ont enlevé une personnalité. Non, tout est géré par les membres du commando qui officie à Cordoue. Parmi eux, un informaticien de génie, Jorge Casado Balester, rompu aux rouages du hacking. Il a conçu un programme permettant à tous les commandos de communiquer et d’échanger entre eux, en toute sécurité. Les autres membres : Felipe, Victor, Pilar, Merce et la doyenne, Andrea, soixante-dix ans. Leur otage : Pedro Belmonte de la Isla, grand patron de Desmantex, leader européen du textile.

L’inspecteur-chef Manolo El Gordo, dit El Gordete, est un vrai Cordouan. C’est à lui qu’incombe la responsabilité de retrouver le patron de Desmantex, vivant, d’identifier et d’arrêter les auteurs de l’enlèvement. Oui mais…El Gordo entretient des relations difficiles – c’est un euphémisme - avec son supérieur, le commissaire Ignacio Vasquez-Higuerro. Pour tout dire, El Gordo le méprise. Il ne fait rien non plus pour arrondir les angles.

« …Il devait être seize heures trente, moment sacré de sa sieste digestive, quand la mélodie insupportable l’avait perturbé. Il savait déjà avec qui il allait devoir converser. Et pour cause, il avait attribué à son appareil le son le plus désagréable possible pour identifier son supérieur hiérarchique… »

Les choses se compliquent encore quand El Gordo s’entend dire qu’il doit se mettre au service de l’agent spécial Adolfo Jimenez, une caricature de barbouze, un sale con intégral. Renseignements pris, le dit Jimenez, avant d’être flic, était un skin néonazi. Délicieux personnage !

El Gordo est un bon vivant. Son tour de taille est là pour le prouver. Amateur de bonne chère et de whiskies rares, c’est un excellent policier…à l’ancienne. Lui mettre un Smartphone dans les mains comporte de vrais risques. Il a une sainte horreur de  toutes ces technologies modernes auxquelles il n’entend strictement rien et qui, selon lui, l’empêchent de réfléchir. Une mauvaise foi accablante que le lecteur lui pardonne vite car El Gordo a la repartie facile et savoureuse.

Il montre aussi beaucoup d’estime aux policiers sous ses ordres dont il sait valoriser les talents. Il y a Alonzo, le planton de jour et Fernandez, le planton de nuit. El Gordo les met régulièrement à contribution pour effectuer des recherches qu’il n’a soi-disant pas le temps de faire lui-même. Personne n’est dupe, bien sûr  et Alonzo et Fernandez rivalisent d’ingéniosité et se coupent en quatre pour lui apporter des dossiers impeccables, clairs et complets. El Gordo est une légende et leur idole.

El Gordo est un malin et un pragmatique. Avec un commissaire qui souffle le chaud et le froid, El Gordo a développé des techniques de survie mentale basées sur l’esquive et la contre-attaque. Il a développé un réseau qui lui permet d’être au courant en temps réel des turpitudes de son supérieur. Ils ne s’aiment décidément pas ! D’autant qu’El Gordo est gentiment anarchiste, résolument humaniste et socialiste. En complète opposition, vous l’aurez deviné, avec son chef.

Au-delà d’une intrigue rondement menée, l’auteur nous rappelle que l’Espagne compte encore aujourd’hui de nombreux nostalgiques de l’ère franquiste. Pas que des nostalgiques d’ailleurs ; comme un peu partout en Europe, des  groupuscules d’extrême-droite prospèrent en louant le Caudillo.

Je termine par la couverture, rien que pour laquelle on achèterait le bouquin. Elle est somptueuse et on la doit, vous le savez sans doute, à Caroline Lainé.

 

7 milliards de jurés ?

Frédéric Bertin-Denis

Éditions Lajouanie (février 2020)

Publié dans polars français

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