La sirène qui fume – Benjamin Dierstein – Éditions Points Policiers

Publié le par Jean Dewilde

 

Curieux destin que celui de cette sirène qui fume. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas la sortir du fond de la bibliothèque dans laquelle elle coulait des jours paisibles. Des jours ennuyeux, certes mais au moins, elle y était en sécurité. Moi, cela ne me faisait ni chaud ni froid puisque j’en avais oublié son existence.

Et puis, un jour de février, je ne me souviens pas si c’était le matin, l’après-midi ou le soir, je tombe sur une chronique de Pierre Faverolle, ami et collègue très cher que je suis comme son ombre quand je ne le devance pas. Cette chronique que je dévore est celle de La défaite des idoles d’un certain Benjamin Dierstein, chronique élogieuse. Et là, soudain, je sens tout au fond de moi sans le savoir vraiment que j’ai un livre de cet auteur. Plus loin dans sa chronique, Pierre mentionne le premier volet de cette trilogie dont le troisième est encore à paraître. Il s’agit de La sirène qui fume que j’avais déjà extraite de son antre quelques instants plus tôt.

Le temps de terminer ma lecture en cours et puis j’ai attaqué ce bouquin qui m’a entièrement englouti. Rarement un livre est parvenu à me rendre quasi esclave. A peine déposé, aussitôt repris, une putain d’addiction à cette histoire qui dépiaute l’être humain state par strate pour nous en montrer les côtés les plus noirs, les plus pervers, les plus sadiques. Des êtres privés de conscience ou qui l’ont perdue, des êtres tournés exclusivement vers l’exploitation de leurs semblables les plus fragiles et les plus vulnérables. Alors, quand on croit deviner un fragment d’humanité enfoui sous l’épaisse croûte de l’horreur accumulée, on espère l’espoir. Mais…

Les personnages mis en scène par Benjamin Dierstein sont tous obnubilés par le pouvoir, le pognon et le sexe. Pouvoir dévoyé, pognon sale et sexe sous la contrainte. Qu’ils soient flics, malfrats, hommes politiques, proxénètes, dealers, tous cherchent l’ivresse que procure la domination absolue et ignoble d’un individu sur un autre.

Mars 2011. La campagne présidentielle bat son plein, plus d'un an avant les élections. Le capitaine Gabriel Prigent débarque à la brigade criminelle de Paris après avoir vécu un drame à Rennes. Obsédé par l'éthique, il croise sur son chemin le lieutenant Christian Kertesz de la brigade de répression du proxénétisme, compromis avec la mafia corse et tourmenté par un amour perdu. Alors qu'éclate une sordide histoire d'assassinats de prostituées mineures, ils plongent tous les deux dans une affaire qui rapidement les dépasse, entraînant dans leur chute une ribambelle d'hommes et de femmes qui cherchent à sauver leur peau -  flics dépressifs, politiciens salaces, médecins corrompus, gangsters imprévisibles et macs tortionnaires.

Les deux héros de ce roman hors normes sont deux policiers. Gabriel Prigent, 46 ans, débarque dans la capitale avec sa femme Isabelle et sa fille Élise. Pour un policier, travailler à la brigade criminelle, 36, quai des Orfèvres est une consécration. Pour Prigent, Ce n’est ni une promotion ni un choix, plutôt une conséquence. Et une conséquence qui ne plaît ni à Isabelle ni à Élise. Sa femme regrette dès leur arrivée à Paris leur grande maison en Bretagne, elle déteste la ville. Élise, 15 ans, déteste son père  pour l’avoir arrachée à tous ses copains de Rennes. A cette atmosphère qui sent le souffre s’ajoutent les traumas de Prigent liés à son engagement au Tchad en 1983, opération Manta, une balle dans le bide lors d’une prise d’otages en 1994 et la disparition le 13 juillet 2006 de leur autre fille, Juliette, la jumelle d’Élise. Prigent est un homme obsédé, en proie à des cauchemars qui le laissent pantelant et vide. Il bouffe du valium, du xanax et autres douceurs pour prévenir ses angoisses ou les juguler, pour donner le change et tenir. Pour combien de temps ? Enquêter sur une série de meurtres de prostituées mineures, est-ce vraiment une mission qu’il peut mener à bien ? A moins de vouloir soigner le mal par le mal…

A bien des égards, Prigent me fait penser au commissaire Lancelier côtoyé dans Adieu de Jacques Expert. Si le dénouement m’avait laissé quelque peu perplexe, j’avais adoré ce personnage littéralement possédé par la recherche du coupable. Tapisser intégralement tous les murs d’un chalet de post-it et de notes griffonnées sur les supports les plus insolites témoigne d’un grand désordre intérieur.

Le second policier est le lieutenant Christian Kertesz. Il bosse à la brigade de répression du proxénétisme. Le lecteur sait très vite que Kertesz mange à tous les râteliers. En toute franchise, c’est un sale type. Il est plus jeune que Prigent, dépasse facilement le mètre quatre-vingt-dix, crâne rasé et épais sourcils noirs. Il travaille en binôme avec Gérard Berthelot, la cinquantaine, gros, chevelu moustache mal taillée. Berthelot trempe aussi dans toutes les combines.

Comme Prigent, Kertesz est lui aussi hanté par une disparition, celle d’un bébé mort-né. Un petit Charlot. Comme Prigent, il avale quantité de médocs, d’alcools forts pour tenter de mettre cette douleur sous cloche, pour ne pas souffrir en permanence. Kertesz connaît beaucoup de monde, surtout de l’autre côté de la barrière, celle des malfrats. Un milieu qu’il fréquente assidûment et auquel il rend pas mal de services. Kertesz n’a pas trop le choix, il a une énorme dette d’argent. Aussi, lorsqu’il est approché par une personnalité très haut placée dont la fille a disparu, il accepte. Clotilde, la jeune fille disparue, devient très vite une icône, un fantasme, une obsession.

Prigent et Kertesz se détestent et se haïssent. Le premier est obsédé par l’éthique, le second n’en a aucune. Ils n’ont rien en commun et sont pourtant les mêmes. Ce sont deux hommes excessifs. Ils n’ont pas d’horaires, dorment peu et mal, fréquentent des lieux glauques, obscènes et nauséeux. Tout entier en eux-mêmes, dévorés par l’urgence, ils sont indifférents à tout. Mais bon sang, quels personnages ! Fous, hallucinés, ivres, hystériques.

Et c’est un premier roman, ce qui est simplement sidérant. Un polar coup de poing qui est bien davantage qu’un polar, car cette immersion dans les bas-fonds de notre société contemporaine nous révèle crûment que la haute société aussi y plonge avec délice, hypocrisie et cynisme.

Et puis, il y a le rythme, ce rythme insensé dès la toute première page qui jamais ne faiblit, une frénésie qui ne s’arrête jamais, même au bout de cette histoire, même à la fin de la dernière page, même à la fin de la dernière ligne de la dernière page, même au dernier mot de la dernière ligne de la dernière page. Un sacré bouquin ! Une lecture qui secoue !

La sirène qui fume est préfacée par Caryl Férey et est disponible aux Éditions Points Policiers.

 

La sirène qui fume

Benjamin Dierstein

Éditions Points Policiers (mars 2019)

Publié dans polars français

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