Rupture – Simon Lelic – Folio Policier.

Publié le par Jean Dewilde

 

Rupture : action par laquelle une chose est rompue, soudainement et complètement.

Ce bouquin glaçant et bouleversant est un premier roman et a paru en 2010 aux Éditions du Masque. Il ne s’agit pas d’une énième tuerie de masse dans un collège américain perpétrée avec un fusil d’assaut. Nous sommes à Londres, la canicule embrase  et écrase la capitale et un jeune professeur d’histoire armé d’une vieille pétoire volée en 1945 par son grand-père sur un nazi abat trois élèves et une enseignante avant de se suicider.

Lucia May, inspecteur, trente-deux ans, est chargée de l’enquête. Pour son supérieur, l’inspecteur principal Cole, les investigations ne doivent pas s’éterniser. Après tout, l’action publique s’arrête avec la mort du meurtrier, aucun procès ne se tiendra. Et pourtant, Lucia May ne partage pas du tout le même point de vue que son boss. Ce désaccord et ses conséquences, c’est évidemment toute la richesse de ce roman qui traite du harcèlement.

Lucia May sait ce que harcèlement veut dire. Elle évolue dans un milieu professionnel exclusivement masculin où railleries et sarcasmes à son encontre sont quotidiens. Il suffit d’un connard pour foutre le bordel et le connard s’appelle Walter. Un con en entraîne toujours d’autres dans son sillage, il parvient toujours à exercer une emprise sur les plus cons que lui, ce qui les rend particulièrement pénibles et nuisibles. Une des caractéristiques du harcèlement, c’est la notion de répétition. Les harceleurs ne se lassent jamais, ne s’épuisent jamais, a fortiori ne se remettent jamais en question. Les mêmes insultes, plaisanteries douteuses ou commentaires graveleux répétés encore et encore finissent par percer les carapaces les plus solides, les plus imperméables.

C’est peut-être pour cette raison précisément que Lucia ne va pas mener l’enquête comme ses supérieurs souhaiteraient qu’elle le soit. Après s’être entretenue avec un certain nombre de personnes au collège, elle a acquis la conviction que ce professeur d’histoire âgé de vingt-sept ans ne peut être tenu pour seul responsable de la tragédie. Ses élèves ont fait de sa vie un véritable enfer.

Petit à petit, en interrogeant les uns et les autres et en provoquant les confidences, Lucia se forge une idée assez précise de la personnalité de Samuel Szajkowski. Elle en apprend aussi beaucoup sur le directeur de l’établissement, Monsieur Travis et sur certains professeurs, en particulier le dénommé Terence, surnommé T.J. Elle sait désormais que deux jours avant la fusillade, Samuel Szajkowski a parlé au directeur Travis et que cette fois comme toutes les autres auparavant, il s’est entendu répondre : « Monsieur Szjakowski, je n’ai pas le temps pour ça ».

Son enquête l’amène à rencontrer Elliot Samson, un gamin du collège hospitalisé après avoir été violemment  tabassé par les mêmes gosses qui mènent la vie dure au professeur Szjakowski. Les blessures guériront mais Elliot ne parle plus. Le directeur est désolé de ce qui est arrivé mais comme il le confie à Lucia, les faits se sont déroulés en dehors de l’établissement, alors…

Le lecteur éprouve d’emblée une énorme sympathie pour Lucia May. A ses côtés du début à la fin, on a envie de donner un grand coup de pied dans cette fourmilière et pourquoi pas, d’en pendre certains haut et court. Le père d’une des victimes confie à Lucia ces propos déchirants :

« …Ça paraît ridicule, mais vous savez ce qui pourrait être utile, à mon avis ? La pluie. Je crois qu’un peu de pluie ferait du bien. Vous savez, comme dans les livres ou les films, il pleut toujours quand quelqu’un est malheureux. Ou bien il y a une tempête quand il va se passer quelque chose de terrible. Il y a un nom pour ça, n’est-ce pas ? Quand on se sert du temps de cette façon. Je crois que s’il pleuvait et si le vent soufflait et si le ciel manifestait une émotion quelconque, je crois que ça nous aiderait. Susan et moi. Parce qu’en ce moment c’est comme si le monde s’en fichait. Il n’y a pas d’empathie. Le soleil est impitoyable. Il est cruel, il est rude. Et la chaleur. La chaleur est sans pitié. On s’assoit, on pense à ce qui s’est passé, on essaie de comprendre, mais on n’arrive pas à penser à autre chose qu’à la chaleur, à comment on se sent. Je pense que s’il pleuvait ça nous aiderait. Ce serait comme des larmes... »

Ce qui fait aussi la force de Lucia May, c’est sa capacité à rester professionnelle. Elle ne sort pas de ses gonds – elle aurait mille et une raisons de la faire – elle fait preuve de calme et de fermeté même si en-dedans, ça bouillonne et ça gronde. Un personnage admirable, d’autant qu’elle vit elle-même une rupture sentimentale douloureuse.

Pour conclure, j’ai choisi cette phrase extraite du livre à la page 235 :

Pourquoi les faibles doivent-ils se montrer si courageux, alors que les forts ont la possibilité de se conduire comme des lâches ?

Quatrième de couverture

Samuel Szajkowski, prof d’histoire, a ouvert le feu lors d’un rassemblement dans le gymnase du collège anglais où il enseignait. Bilan : trois enfants tués  ainsi qu’un autre professeur avant qu’il ne retourne l’arme contre lui. L’inspecteur Lucia May est chargée de cette enquête sous haute tension. Les politiques comme les médias sont sur les dents. Refusant de céder aux pressions, elle décide de prendre son temps pour mener à bien ses investigations. Certes, Szajkowski n’était pas très net et certainement pas très populaire mais n’a-t-il pas été poussé à bout, jusqu’à son point de rupture, par ses élèves comme par ses collègues qui le harcelaient, ignoré par sa hiérarchie ? Lucia veut comprendre. Comprendre qui sont les vrais coupables...

Pierre Faverolle avait chroniqué Rupture à sa sortie. Je vous mets le lien vers son billet dans lequel il évoque d’autres aspects du roman. Très intéressant.

https://blacknovel1.wordpress.com/2014/09/18/rupture-de-simon-lelic-editions-du-masque/

 

Rupture

Titre original : Rupture

Simon Lelic

Traduit de l’anglais par Christophe Mercier

Folio Policier

Publié dans Le noir anglais

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