La mauvaise herbe – Agustín Martínez – Actes Sud/actes noirs 2020

Publié le par Jean Dewilde

 

Cette lecture m’a mis à genoux. Certes, je me doutais bien au vu de la quatrième de couverture que ce n’était pas un remake de Martine à la mer. Mais je ne m’attendais pas à être embarqué dans une histoire aussi glauque et noire, carrément désespérante. Si vous n’avez pas trop le moral, lisez La mauvaise herbe, vous ne pouvez qu’aller mieux. Vous vous sentirez privilégié de n’être aucun des personnages du roman. Si vous avez le moral, vous l’aurez un peu moins mais ce n’est pas grave.

Nous faisons parfois des choix qui n’en sont pas vraiment car dictés par les circonstances. Perdre son emploi en fait partie. Jacobo a perdu le sien. Irene qui a cessé de travailler à la naissance de leur fille, Miriam, n’est plus dans le coup d’autant que la crise est passée par là. Les emplois sont rares et précaires. Alors, quitter Madrid pour aller s’enterrer aux portes du désert andalou, était-ce la seule alternative ? Certes, un toit les attend, celui du cortijo, ferme délabrée héritée des parents d’Irene. La question est : que vont-ils y faire ? L’Andalousie n’est pas un vivier regorgeant d’offres d’emploi et puis surtout il y a Miriam que les parents n’ont pas incluse dans leur projet de déménagement. Il est vrai que leur fille n’a que treize ans ou devrait-on dire que Miriam a surtout treize ans. Et elle râle, Miriam. Elle râle sec parce que ses parents ne lui ont pas demandé son avis, parce qu’elle a dû abandonner ses amis. Elle a le sentiment de ne pas exister. On a tous en tête des images d’adolescents renfrognés, repliés en eux-mêmes, carrément insupportables avec leur envie de rien. Miriam n’est pas différente des autres filles de son âge.

Le drame survient un an et demi après leur installation. Alors que leur fille passe la nuit chez une copine, deux ou trois hommes font irruption dans le cortijo familial, ouvrent le feu et abattent Irene et Jacobo. Irene est tuée, Jacobo laissé pour mort, un poumon perforé. Ce n’est que le lendemain matin que leurs corps sont découverts. Jacobo est transporté dans un état critique à l’hôpital. Seize jours de coma artificiel, près de vingt kilos perdus, une rééducation longue et douloureuse.

Jacobo est encore à l’hôpital quand le sergent Almela lui rend visite. Je n’aurais pas aimé être à la place de ce policier venu annoncer à un père l’indicible, l’impensable, je le cite : « Jacobo, tout indique que la personne qui a engagé ces deux tueurs à gages est votre propre fille : Miriam… ».

Personne ne peut imaginer le séisme qui s’empare du corps meurtri de Jacobo et dévaste son esprit. Sa fille placée dans un centre pénitentiaire pour mineurs ?  Irréel, inconcevable. Une absurdité, c’en est même indécent. Le père va puiser, on ne sait où, l’énergie du désespoir pour porter secours à sa fille, la protéger, l’innocenter, l’aimer.

Amoindri, esseulé, endeuillé, Jacobo doit aussi affronter le village et ses habitants. Au premier abord, on dirait d’eux que ce sont de braves gens, ni meilleurs ni plus mauvais qu’ailleurs. Si on gratte un peu, et Agustín Martínez s’y emploie magistralement tout au long du roman, le lecteur entrevoit des âmes sournoises, dont la bienveillance apparente dissimule des intentions pragmatiques et égoïstes. Il y a des secrets dont tout le monde s’accommode, que tout le monde entretient. Une place pour chacun et chacun à sa place. Telle est le mantra des habitants de Portocarrero.

Il ne faut pas s’y tromper. Dès leur arrivée à Portocarrero, malgré les effusions et embrassades, la famille n’était pas la bienvenue. Personne n’était plus venu s’installer à Portocarrero depuis des lustres, alors trois personnes d’un coup, ça menace dangereusement un équilibre bâti sur des règles tacites mais aussi sur des frustrations et des rancoeurs. Miriam est une ado en furie dont les hormones se libèrent, Irene, une épouse qui prend conscience que son mariage a du plomb dans l’aile. Enfin, Jacobo peine à trouver du travail, se raccroche à des petits boulots que son beau-frère lui dégote, devient irritable, irascible, méfiant, violent. La mèche ne demande qu’à être allumée.

La mauvaise herbe est un grand roman.  Il nous parle de notre impossibilité chronique à communiquer. De notre indisponibilité aussi. Agustín Martínez est aussi à l’aise lorsqu’il décrit les paysages de ce coin d’Andalousie que lorsqu’il fouille et interroge les consciences. Orfèvre des mots, il nous livre, après Monteperdido paru en 2017 chez le même éditeur, un deuxième roman, noir,  angoissant, par moments irrespirable. Un roman exigeant, une lecture inoubliable.

Rendons à César ce qui est à César. C’est grâce à Lau Lo du blog Évadez-moi que j’ai lu ce titre. Je vous mets le lien vers sa chronique : http://www.evadez-moi.com/archives/2020/05/06/38266408.html

De même, je tiens à saluer le formidable travail d’Amandine Py, la traductrice.

Extrait

La maison donnait l’impression d’avoir été abandonnée depuis des lustres. Sous la chaux écaillée, les murs maçonnés étaient visibles. Bruns comme les collines alentour. Irene se débattait avec la porte rouillée qu’elle tentait d’ouvrir. Miriam était sortie de la voiture et regardait d’un air dégoûté ce néant qui les entourait. Des terres mortes, la rumeur lointaine des voitures sur la voie rapide qui se confondait avec le vent et les cigales, des pierres blanches comme des crânes et, tout autour de la maison, des figuiers de Barbarie qui avaient l’air malades. Leurs raquettes décolorées exhibaient un blanc calcaire. Quelques jours plus tard, Ginés lui dirait que c’était à cause des cochenilles. Le parasite s’était répandu dans toute la région d’Alméria, il s’alimentait de la sève des figuiers jusqu’à les faire crever. Il n’y avait rien à faire à part les brûler.

Quatrième de couverture

Après avoir perdu leur emploi, Jacobo et Irene quittent Madrid pour un petit village près d'Almería, où ils occuperont la vieille ferme délabrée héritée des parents, le temps de se remplumer un peu. À leur traîne : une adolescente boudeuse de quatorze ans, furieuse d'avoir abandonné ses amis pour venir s'enterrer dans ce trou avec des parents qui ne comprennent rien à rien.

Dans un décor de Far West andalou - chaleur écrasante, bottes d'herbe sèche soulevées par les assauts du sirocco, sable qui s'infiltre dans le moindre interstice -, les habitants du village vivent en autarcie. Le clan a ses lois tacites et un chef qui emploie la moitié des habitants, régentant son monde depuis sa splendide villa sur la colline.

Quelques mois plus tard, alors que leur fille passe la nuit chez une amie, Jacobo et Irene sont attaqués chez eux. Irene est tuée et Jacobo laissé pour mort. Quand il sort enfin d'un long coma, la police lui révèle le nom du probable commanditaire : Miriam, son ado revêche.

La mauvaise herbe

La mala hierba

Traduit de l’espagnol par Amandine Py

Agustín Martínez

Éditions Actes Sud – actes noirs (Mars 2020)

Publié dans polars espagnols

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