Mauvais coûts – Jacky Schwartzmann – Éditions Points 2017

Publié le par Jean Dewilde

Mauvais coûts est ma deuxième expérience schwartzmanienne après l’excellentissime et savoureux Demain c’est loin que j’avais eu le plaisir de chroniquer l’année dernière. 

Mauvais coûts que l’auteur aurait pu intituler Mauvais coups raconte l’itinéraire d’un homme dont le degré d’empathie pour autrui se trouve quelque part dans les abysses.

Quatrième de couverture

Gaby Aspinall n'attend plus grand-chose de la vie. C'est un salaud. Acheteur dans une multinationale, à l'amoralité crasse, il y est comme un poisson dans l'eau. Il déteste, en vrac, les syndicats, Nespresso, Souchon, le rugby, ce sport de gros cons... Seuls les cinq à sept bâclés et les cuites au Get27 trouvent vaguement grâce à ses yeux. Alors si le passé s'invite dans sa petite vie bien réglée...

Mon avis

Une savoureuse tranche d’humour noir, peut-on lire sur la quatrième de couverture. Oui, mais pas que. Derrière l’épaisse couche de cynisme, de lubricité, de mauvaise foi arborée par le bonhomme, pointe aussi une détresse profonde qui n’est rien d’autre que la peur de la mort ou du vide, ce qui revient au même.

On ne peut pas être salaud de son berceau à son lit de mort. Gaby Aspinall n’a pas connu sa mère qui s’est tirée quand il n’avait pas d’âge. Quand, plus tard, il a demandé à son père comment elle était, il lui a répondu qu’elle buvait plus que Gainsbourg et qu’elle était le sosie de Paul Préboist. Pire, son père n’est pas son père tout comme le père de son père n’était pas son père. Vous suivez ? Hérédité accablante et certainement pas la voie royale pour faire ses premiers pas dans l’existence. On fait comme ses parents ou on fait l’opposé. Gaby a choisi, il ne sera pas prolétaire, il va faire danser les autres.

Dans sa position d’acheteur au sein d’Arema, Gaby Aspinal est une star. Niquer les fournisseurs, leur arracher des pourcentages, ça il sait faire et il le fait d’autant mieux que sa boss s’appelle Itsuka, elle est franco-japonaise et elle a un cul d’enfer. A quarante-sept ans, Gaby a fait le tour du propriétaire. Il n’attend plus rien de son boulot qui, pour tout dire, l’emmerde. Il s’étonne de ne jamais avoir pris un pain dans la gueule mais comme il le rappelle lui-même, il pèse un mètre quatre-vingt-dix-sept et pèse un peu plus de cent cinq kilos, de quoi refroidir les envies des plus sanguins.

Comme je vous l’ai dit, en contrepoint de son rôle de sale type, Gaby nous assène des réflexions assez imparables. Dans la vie, les étrangers qui se frottent les uns aux autres pour le boulot ne s’arrêtent jamais pour se dire : « Eh mais, qu’est-ce qu’on fait là, nom de Dieu ? » On a tous envie de faire des pauses et ça nous saoule tous de faire semblant de croire à ce qu’on dit, mais on y va. On se dit que tout ça c’est des conneries et que la vraie vie on la manque et puis un jour on comprend : y a pas de vraie vie. La vraie vie, c’est justement ça : faire semblant de croire à ce qu’on dit, à ce qu’on fait. La vraie vie, c’est d’acheter des rondelles métalliques à un mec qui a décidé d’en fabriquer…et d’en obtenir le meilleur prix.

En apparence, la vie de Gaby Aspinall est celle d’un commercial doué, impitoyable, sans scrupules. A son âge, il n’est même plus ambitieux. Une vie à peu près réglée comme du papier à musique. Mais les armures les plus solides ont des failles. Gaby habite toujours avec son père dans la maison qui l’a vu grandir, une petite maison de ville au fond de Villeurbanne. Rien n’a changé depuis le départ de sa mère, quarante ans auparavant : la moquette n’a jamais été remplacée, le papier peint non plus. Des bibelots sans valeur et sans intérêt ont colonisé toutes les surfaces planes disponibles, la star incontestée étant une Vierge noire de vingt centimètres de haut qui change de couleur avec l’humidité dans l’air, vous voyez le topo !

Papa Aspinall est inquiet pour son rejeton qui approche du demi-siècle sans qu’une femme digne de ce nom n’ait réussi à lui mettre le grappin dessus. S’il savait, le papa, s’il savait…mais un père doit-il tout savoir ? Il n’empêche que, à son insu, il a donné envie à son fils de reprendre contact avec son seul amour de jeunesse, un amour fou et démesuré. Elle s’appelle Oona Parretta et cela fait trente ans qu’ils ne se sont pas vus. A l’époque, cela avait merdé à cause d’une crotte de chien sous la semelle de la chaussure droite de Gaby. Il avait salopé la moquette de la chambre de la demoiselle. Ça prête à rire, un classique, ils n’en ont pas ri et l’idylle naissante a fait long feu. Alors, avec la maturité et tout ça, Gaby est plein d’espoir.

Jacky Schwartzmann aime molester ses personnages, les plonger dans des pétrins indescriptibles, s’amuser de leurs angoisses. Humour, férocité, loin du politiquement correct. Dans l’extrait que j’ai choisi, Gaby est invité à une réunion syndicale par son pote Mounier. Il est question du rachat de l’entreprise par une boîte américaine. Il n’est pas censé prendre la parole mais va quand même la prendre pour répondre à Yacine, un affilié de la CGT.

- Un mec d’American Electrics va venir voir si on peut faire de l’argent avec nous et tu vas lui parler de ton ramadan ? C’est ça ton projet ? Enfin je veux dire…sans déconner, vous avez pas assez de problèmes, les Arabes, tu veux vraiment en rajouter ?

- Je rajoute rien du tout. On se fait racheter, mais on a quand même des valeurs.

- Je suis pas d’accord. American Electrics nous rachète, et c’est inespéré. Si le mec vient, il faut lui parler de productivité, pas de ramadan.

- La journée continue pour les musulmans, pour partir une heure plus tôt, c’est rien.

- T’es con ? Les gens d’American Electrics s’en foutent du ramadan, c’est franco-français. Eux, ils veulent voir des gens qui bossent, c’est tout…

L’auteur a l’humour ravageur et n’épargne rien ni personne. Il connaît parfaitement le monde de l’entreprise et ses rouages, il travaille lui-même dans une multinationale. Il n’y a pas de cadeaux dans ce milieu, seuls les chiffres comptent.

Bonne lecture.

 

Mauvais coûts

Jacky Schwartzmann

Éditions Points 2017

Publié dans polars français

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