L’hiver du commissaire Ricciardi – Maurizio de Giovanni – Éditions Rivage 2019

Publié le par Jean Dewilde

 

Mais quelle idée géniale des éditions Rivages de rééditer les romans de cet auteur napolitain né en 1958 ! Mais c’est surtout à Jeanne Desaubry que je dois d’avoir commencé la lecture de ceux-ci. Pendant le confinement, elle a lu toute l’œuvre de l’auteur, du moins tout ce qui a fait l’objet d’une traduction en français. Elle est comme cela, Jeanne, quand elle aime, elle enquille les livres comme d’autres enfilent les perles. En l’occurrence, les romans de Maurizio de Giovanni sont des perles, des perles du noir, des pépites de roman policier.

Avec L’hiver du commissaire Ricciardi, paru en 2007 et traduit en 2011, l’auteur entame son cycle des saisons. Vous aurez deviné que cette série compte quatre volumes.

En cette fin de mois de mars 1931, un vent glacial souffle sur Naples. Le théâtre royal San Carlo s’apprête à donner Cavalleria Rusticana et Paillasse avec le célèbre ténor Arnaldo Vezzi, artiste de renommée mondiale et ami du Duce. Mais le chanteur est retrouvé sans vie dans sa loge, la gorge tranchée par un fragment acéré de son miroir brisé. L’affaire est confiée au commissaire Ricciardi, peu apprécié par ses supérieurs en raison de son caractère et de ses méthodes atypiques, mais reconnu comme un enquêteur de valeur.

J’aime déjà beaucoup les enquêteurs qui envoient promener leurs supérieurs et qui se fichent de la hiérarchie comme d’une guigne. Chez notre commissaire, ce n’est pas un manque de respect, quoique, mais quand il enquête, il ne voit pas l’utilité de faire des points presse et des rapports à tout bout de champ. Et malgré les rappels à l’ordre incessants, cela ne lui pose aucun problème. Ce n’est certainement pas physiquement qu’il en impose, Luigi Alfredo Ricciardi. De taille moyenne, il est maigre. Les cheveux noirs, coiffés vers l’arrière et fixés à la brillantine. Des mains sans cesse en mouvement qu’il maintient dans ses poches. Mais ce qui déconcerte et déstabilise profondément ses interlocuteurs, ce sont ses yeux verts qui ne cillent jamais. Il est jeune, trente et un ans.

Pas d’amis, pas de femme, il ne fréquente personne et ne sort pas le soir. Pour seule et unique famille, la vieille tante Rosa, septuagénaire qui n’en finit pas de se morfondre et de s’inquiéter  pour lui. Elle veille à ce qu’il ne manque de rien, tâche a priori  aisée tant il se contente de peu. N’en déduisez pas que vous avez affaire à un énième policier misanthrope, bourru et dépressif, Ricciardi est à l’opposé de cette caricature.

Le seul collaborateur qui lui est authentiquement attaché est le brigadier Raffaele Maione, la cinquantaine franchie depuis peu. Marié et père de cinq enfants, Maione est un policier débonnaire, dévoué corps et âme au commissaire. L’amitié et l’estime qui les lient puisent, comme souvent, leurs sources dans les drames personnels qu’ils ont eu à affronter. Pour Maione, c’est la perte d’un fils, Luca, assassiné lors d’une perquisition. Pour Ricciardi, c’est beaucoup plus complexe mais non moins douloureux. Imaginez son cauchemar : il voit les morts, pas tous et pas toujours, uniquement ceux qui ont connu une mort violente et pendant le court laps de temps qui reflète leur dernière émotion, l’énergie libérée de leur ultime pensée.

Ricciardi a été le premier policier à découvrir le corps de Luca. Resté seul pendant quelques minutes avec la dépouille mortelle, il a pu capter l’ultime message du garçon et confier à Maione : « Il t’aimait Maione. Il t’aimait à en mourir. Il t’a appelé, sa dernière pensée a été pour toi. Il sera toujours auprès de toi et de sa mère. » Maione n’a jamais douté un instant que cela se soit réellement passé ainsi.

Ce lien immensément fort qui les unit a généré une complicité prodigieuse entre eux. Une complicité d’une efficacité redoutable pour élucider des crimes. En l’occurrence, celui d’Arnaldo Vezzi,  le ténor en vogue, proche du régime fasciste et ami de Mussolini.

Je n’ai aucune sensibilité pour l’art lyrique, je fuis les opéras. C’est pourtant avec délice que je me suis faufilé dans les coulisses du théâtre San Carlo. C’est une véritable machine de guerre qui œuvre dans l’ombre, on y croise des personnages de toutes sortes, sérieux ou farfelus, sympathiques ou revêches. Accessoiristes, costumiers, couturières, régisseur, figurants, tous ont un rôle à jouer, une tâche à accomplir, obligés de s’entendre parce que tournés vers l’objectif commun qu’est la représentation, soir après soir, de Cavalleria Rusticana et Paillasse, les deux courts opéras joués en ce mois de mars 1931 au théâtre San Carlo.

Cette première enquête du commissaire Ricciardi est tout simplement enthousiasmante, d’une justesse et d’une finesse psychologique remarquables. L’auteur a soigné tous ses personnages, il leur apporte une dignité et un respect dont ils ne sont pas gratifiés dans la vraie vie.  Un peu comme s’il avait pris le temps de s’asseoir auprès de chacun d’eux et leur avait dit : « S’il vous plaît, racontez-moi ». En revanche, il taille en pièce les personnages représentant le pouvoir en place, à commencer par son supérieur, Garzo, qu’il transforme en marionnette, en bouffon.

Les dialogues sont formidables comme celui échangé entre le commissaire et le médecin légiste que je ne résiste pas à partager.

… « Tu es vraiment un type étrange, Ricciardi. On n’a jamais vu plus étrange que toi, c’est unanime. Tu sais, les gens ont peur de tes silences, de ta détermination. C’est comme si tu cherchais à te venger. Mais de quoi ?

- Écoute, docteur, j’apprécie nos conversations. Tu es compétent, honnête ; tu fais partie de ceux qui, s’ils ont quelque chose à donner, le donnent, et ce n’est pas rien de nos jours. Mais je t’en prie, ne me demande rien d’autre, si tu veux que je continue à discuter avec toi.

- Comme tu voudras, excuse-moi. Mais à force de travailler ensemble, on s’attache ; tu as un visage de mater dolorosa, parfois. Et la souffrance, je sais ce que c’est, crois-moi. »

Non, tu ne sais pas, pensa Ricciardi. Tu connais les pleurs et les lamentations. Mais la souffrance, non : elle vient plus tard et empuantit l’air que tu respires. Elle te laisse dans le nez comme un relent douceâtre. C’est l’odeur d’une âme en putréfaction.

« Merci, docteur. Sans toi, je me serais déjà suicidé. Je te tiens au courant, dès qu’il y a du nouveau dans l’enquête. Une simple curiosité, ajouta Ricciardi en se levant, pourquoi m’as-tu dit ça à moi, et pas à Ponte, l’huissier ?

- Parce que ton ami Garzo porte un vêtement noir, voilà pourquoi : chez toi, il n’y a que l’humeur qui soit noire… »

Vous pouvez vous attendre à ce que je vienne très vite vous parler du deuxième volet du cycle des saisons, ce sera sans surprise Le printemps du commissaire Ricciardi.

 

L’hiver du commissaire Ricciardi

Il senso de dolore. L’inverno del commissario Ricciardi

Traduit de l’italien par Odile Rousseau

Éditions Rivages/Noir 2019

Publié dans polars italiens

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