Le fourbi (troisième chapitre) - Jean

Publié le par chaton

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Le commissaire Débusque décida de regagner à pied les trois kilomètres qui le séparaient de son bureau, antenne 21 dite « Le Fourbi », tout au fond de l’impasse des Scarabées. Il aimait se remémorer ce qu’il s’était passé six ans auparavant.

 

Une époque globalement placée sous le signe de l’austérité à tout crin.

Coupes sombres dans les budgets et dans le personnel. Rajeunissement des cadres.

 

Il avait reçu en recommandé une convocation de l’Etat major ; l’intitulé avait provoqué chez lui une crise d’hilarité aigüe, fou rire qu’il avait partagé avec Geneviève : votre avenir dans la police et la police de l’avenir. Ils avaient ri jusqu’à en avoir des crampes. C’était d’autant plus drôle que ça sonnait faussement sérieux. Et Débusque se demandait, entre deux crises, combien ce slogan avait coûté. Il avait envie de savoir qui était le petit génie qui se cachait derrière cette trouvaille. Moyennant quelques appels téléphoniques, il connaîtrait la genèse de cette farce.

 

Mais, pour l’heure, il était convoqué pour le lendemain ; c’était un vendredi de mai, chaud et ensoleillé ; à quatorze heures, il avait fait son entrée dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Bruxelles.

 

Une bande de rond-de-cuir et de culs usés tentaient de rester assis sur des chaises bancales, droits comme des manches à balais. Cela ressemblait davantage à un colloque sur l’obésité, aucun des présents ne pouvant prétendre à un poids inférieur à cent-trente kilos.

 

Tous sauf un, le commissaire divisionnaire Henri Jaspar, sec comme une trique, qui ne remplissait pas son pantalon. C’est ce dernier qui prit la parole, sans détours et ambages, avec un vibrato digne d’un tribun romain :

 

- Commissaire Débusque, ce sont des personnalités comme la vôtre qui ont fait la réputation de notre police et nous en vous remercions. Vos hauts faits, votre dévouement, votre charisme, votre zèle, votre comportement exemplaire sont des valeurs dont bien peu d’entre nous peuvent se prévaloir.

Aussi, tout à fait exceptionnellement, nous avons l’immense plaisir de vous inviter à retourner à la vie civile. Vous allez dans quelques jours fêter votre demi-siècle et n’est-ce pas un merveilleux geste de la part de tous les officiers ici présents que de vous rendre à de votre épouse, à vos proches, à vos enfants et petits-enfants ?

Les cinq quadruples mentons avaient applaudi cette joute oratoire de leurs mains moites et replètes. Cela faisait plutôt plouf, plouf que clap, clap.

 

Le commissaire Débusque n’avait trouvé comme seule réplique :

 

- Commissaire Jaspar, avez-vous pensé à consulter ?

- Je vous demande… Paaaardon ?

- Je voulais dire, avez-vous suivi des cours de diction, d’élocution ? C’est très impressionnant, vous savez, presque déstabilisant, de vous entendre s’adresser à moi avec autant d’emphase et de solennité. Brillant, vraiment.

 

Un sourire en forme de demi-lune avait aussitôt barré le visage grêlé de la trique Jaspar. Après d’intenses minutes d’autosatisfaction, il lui vint à l’esprit que Débusque n’avait pas marqué son approbation à la proposition qui lui avait été soumise.

 

Il avait alors commencé à dessiner des cercles concentriques de plus en plus serrés autour de sa proie avant de se planter devant celle-ci. Un raclement de gorge avant d’expurger un :

 

-         Aaaalorrrs ? Heurrreux ?

-         Je suis très heureux…

 

Débusque n’avait pu terminer sa phrase, les cinq veaux marins avaient repris leur plouf, plouf dans un ensemble touchant.

 

D’un geste théâtral agacé, la trique Jaspar mit fin à leurs applaudissements nautiques. Débusque pouvant terminer très sobrement sa réponse :

 

-         Je suis très heureux de pouvoir continuer à servir loyalement la police de l’avenir.

 

Et, dans un langage qui lui était bien plus familier, d’ajouter :

 

-         Carrez-la-vous bien profond et bien longtemps, votre proposition !

 

Sur ce, il se leva, envoya sa chaise valdinguer d’un coup de pied rageur et quitta la pièce.

 

 

 

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C
Hello Cathy,

Débusque est moins malheureux que Jack, sur ce point, il ne peut rivaliser. Mais il est têtu, obstiné et c'est un emmerdeur de première. Merci d'avoir aimé et de me l'avoir fait savoir. Amitiés.
Jean.
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C
Coucou Carine,

Je vais certainement travailler de manière plus assidue et plus régulière à la rédaction du Fourbi. J'ai déjà une cliente, c'est fou, non ? Amitiés. Jean.
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C
Ma p'tite Foumette,

Si Débusque t'a conquise, c'est gagné ! Après tous ces encouragements, il va prospérer, ce cher commissaire, un emmerdeur de première, je t'assure.
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C
Logue vie à Débusque !
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C
J'adore ton humour qui décape mais qui ne tombe jamais dans la lourdeur. Je suis cliente Jean !!!! Clap, clap, clap ... Bises !
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F
Waouh j'adore...ton humour me comble!!! C'est déjanté mais totalement géant!!! La suite...la suite la suite.....Bravo mon ami des villes!!!! Je suis conquise!
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J
Bonjour Marie-Claire,

Tu me gâtes. Un tout petit peu de San Antonio, rien que ça ! En tous les cas, tu m'invites à poursuivre l'aventure du Fourbi. Pour la suite, il te faudra attendre car je ne peux pas mettre mon
commissaire Débusque tous les jours. Il lasserait, d'une part et d'autre part, il y aura peut-être un jour, qui sait, où un éditeur un peu fou aimerait s'emparer du manuscrit. On peut rêver.
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P
C'est géant, j'adore ce Debusque et sa manière de voir les choses. Une fin comme je les aime qui annonce une suite. Une prochaine enquête de notre commissaire Débusque. Un peu le San-Antonio belge.
Bravo Jean pour cet humour décapant et déjanté. J'attends la suite avec impatience
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