Les fantômes de Belfast

Publié le par Jean

 

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Sur la quatrième de couverture, on peut lire : « Le meilleur premier roman que j’ai lu depuis des années…une folle virée au pays de la terreur. »

                 

                                                                                             James Ellroy

 

Mettons immédiatement les choses au point : vous n’êtes aucunement obligés de croire ce vieux roublard mais vous devez me croire, moi.

Il est difficile, en effet, de croire, qu’il s’agit d’un premier roman. Vous dire qu’il s’agit d’une lecture incontournable ne me semble pas exagéré.

 

Faut-il avoir une connaissance approfondie du conflit nord-irlandais pour comprendre et apprécier ce bouquin ? Non. Par contre, quelques recherches bien ciblées sur la toile peuvent vous en apprendre beaucoup en très peu de temps. Et on se sent moins con, je parle pour moi. Ces connaissances « éclairs » aident au début de la lecture, c’est un fait.

 

Saviez-vous que l’Accord de Paix pour l’Irlande du Nord n’a été signé que le 10 avril 1998 ? A-t-il tout réglé pour autant ? Non.

Les forces en présence : d’un côté, les Anglais, la police, les loyalistes ou unionistes (les protestants), de l’autre, les républicains (les catholiques).

Maintenant, débrouillez-vous !

 

Une intrigue froide, cruelle : Gerry Fegan, ex-tueur de l’IRA, a purgé une peine de douze ans dans la célèbre prison de Maze. Il en sort dépressif et alcoolique.

Sur ordre de commanditaires, il a exécuté douze personnes avec une impassibilité qui donne la chair de poule.

Parmi celles-ci, un policier qui venait rechercher son fils à l’école, abattu sous les yeux du gosse. Une femme tenant son bébé dans les bras entre dans une boucherie, Fegan lui tient poliment la porte. Les explosifs qu’il a déposés quelques minutes auparavant emportent le boucher, la femme et son bébé.

 

Je ne vous narre pas ces deux crimes abominables pour rendre cette chronique bien croustillante. Mais parce que, pendant trente ans, ce fut le lot quotidien des habitants d’Irlande du Nord, quel que soit leur bord. La guerre est toujours moche et dégueulasse.

 

Gerry Fegan évolue quelque part aux confins de la folie. Il entend et il voit en permanence les fantômes des douze personnes qu’il a exécutées. La seule échappatoire, obéir aux fantômes qui pointent du doigt les commanditaires de ses exécutions.

 

L’écriture de Neville est remarquable, on les touche presque, ces fantômes, on les entend presque, nous aussi. Ces scènes où Fegan soliloque avec eux sont de grands moments de poésie macabre.

 

Après les deux premiers meurtres, les commanditaires n’ont plus beaucoup de doute quant à l’identité de leur exécutant. Mais, en fin de compte, ils voient une occasion de récupérer ces meurtres à leur avantage. Après l’accord de paix, la plupart d’entre eux sont devenus des personnages de haut rang, politiciens corrompus, chef de la police, malfrats respectés.

 

Mais rien ne peut arrêter Gerry Fegan. Sa folie meurtrière n’est pas dictée par un sentiment de rédemption. Il ne veut rien d’autre que se débarrasser de ses fantômes, une fois pour toutes.

 

J’ai éprouvé quelques craintes quand j’ai vu poindre l’intrigue amoureuse entre Gerry Fegan et Marie, ex-épouse d’un flic protestant qui lui a fait une petite fille, Ellen. C’est qu’elle est très mal vue, Marie. Une vraie trahison. Les menaces sur sa personne vont se multiplier, On n’en veut plus de la Marie. Il est question de l’exporter loin, très loin, elle et sa fille, sans leur faire de mal. En bonne Irlandaise, elle est plutôt du genre « têtu ». Elle refuse.

Mes craintes n’étaient pas fondées. Dans ce contexte d’extrême violence, il ne peut y avoir d’amour. Gerry Fegan n’est pas un homme que Marie peut aimer. Est-elle encore elle-même capable d’amour ? La petite Ellen, elle, aime Gerry. Pas de jugement de la part d’une fillette.

 

Les meurtres suivent leurs cours, implacables, Gerry Fegan devient la personne à abattre. Tenaillé entre ses fantômes qui lui réclament leur dû et son dégoût de plus en plus prononcé pour la violence, il ne peut plus faire machine arrière.

D’autant que Marie et Ellen ont été enlevées par le vieux Bull O’Kane, sorte de patriarche craint et respecté de tous. Détenue quelque part dans l’arrière pays, dans une ferme en carré dont l’un des côtés est composé uniquement de cages peuplées de chiens, des pittbulls et dont la grange a été aménagée en aire de combat.

 

C’est dans ce décor de peur, de violence, d’odeurs de transpiration des hommes et de défections des chiens que Gerry Fegan terminera son chemin de croix. A quel prix ?

 

Cette dernière partie est un peu tirée en longueur et m’a fait penser à « Règlements de comptes à OK Corral ». Cela tire de tous côtés, des mecs réussissent encore à loger des pruneaux dans des bides ennemis alors qu’ils devraient logiquement avoir passé l’arme à gauche.  Mais cela ne diminue en rien la qualité de l’ouvrage.

 

Une intrigue originale, menée de main de maître et tambour battant, des personnages plus cyniques les uns que les autres, une Irlande que l’on croit en paix mais où les haines sont ancrées…à tout jamais ? Un roman de très grande facture.

 

A lire du même auteur : « Collusion » paru chez Rivages/Thriller en 2012. Il est vivement conseillé de lire « Les fantômes de Belfast » avant « Collusion ». Pour la bonne et simple raison que certains protagonistes et non des moindres se retrouvent dans ce deuxième opus.

 

Cette chronique est beaucoup plus longue que ce que j’ai l’habitude de vous proposer. Mais qu’aurais-je pu enlever ?

 

 

Les fantômes de Belfast

Titre original : The Ghosts of Belfast

Stuart Neville

Traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau

Éditions Rivages/Thriller 2011

 

 

Publié dans Le noir irlandais

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C
Comme la petite souris, je suis une passionnée d'Irlande (comment ça c'est une surprise ? ) et je viens de passer un merveilleux moment avec ces fantomes et Belfast que je pars découvrir dans un peu plus d'un mois. J'ai l'impression de déjà connaitre les Falls.
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C
Alors je ne te dis rien, je serais bien triste de ne plus t'entendre ;-)
J
Est-ce vraiment la bonne saison pour se rendre à Belfast ou n'y en a-t-il aucune ? Dis-moi que tu fais un détour par Galway ou je ne te parle plus ;)
A
Merci pour cette chronique ; ce roman me tente bien ! De plus, le sujet est toujours d'actualité, car, même si la tension en Irlande est retombée d'un cran, l'hostilité a la vie longue...
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J
Coucou La petite Souris,<br /> <br /> Cela me fait bien plaisir de te lire ici. Comme je l'ai écrit, "Collusion" est à lire de préférence après "Les fantômes de Belfast". C'est un peu comme si tu lisais "Le temple du soleil" avant "Les<br /> sept boules de cristal". C'est un conflit que je connais mal, je connais en gros les événements marquants mais grâce au roman de Stuart Neville, je me suis plongé dans l'Histoire avec un grand H.<br /> Je sais des choses, à présent :) Amitiés. Jean.
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J
Bonjour Yan,<br /> <br /> Merci du commentaire laissé sur mon blog. Il est certain que "Collusion" fera partie de mes lectures dans les mois qui viennent. J'ai lu, je ne sais plus où, qu'il y aurait un troisième volet.<br /> Amitiés. Jean.
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L
ce roman est pour moi, vu que la question nord irlandaise m'a toujours passionnée ( j'ai même failli faire ma maîtrise d'histoire sur ce sujet). Je serai curieux de découvrir comment l'auteur<br /> l'aborde à travers ce personnage que tu nous présente. Je reviendrai vers toi le moment venu . Par contre, j'ai pris les devants j'ai déjà acheté Collusion^^
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Y
D'accord avec toi, c'est un très bon roman dont la fin est un peu trop longue et cherche inutilement à ressembler à un film de John Woo. La suite, Collusion, a moins fait l'unanimité mais je l'ai<br /> pour ma part trouvé plus abouti. Neville devient en tout cas un auteur avec lequel il faut compter.
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