Un repas en hiver - Hubert Mingarelli

Publié le par Jean

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Un petit écart salutaire et enivrant entre deux polars. Il m’arrive en effet de lire un peu de littérature « blanche » bien qu’en la circonstance et malgré la neige qui tapisse ce formidable roman, je pencherais davantage pour le noir.

 

Un texte court, cent trente-sept pages pour ce roman d’une rare densité. La quatrième de couverture est suffisamment bien rédigée pour que je vous la livre dans son intégralité.

 

Ce jour-là, trois hommes prennent la route, avancent péniblement dans la neige sans autre choix que de se prêter à une chasse à l'homme décrétée par leur hiérarchie militaire. Ils débusquent presque malgré eux un Juif caché dans la forêt, et, soucieux de se nourrir et de retarder le retour à la compagnie, procèdent à la laborieuse préparation d'un repas dans une maison abandonnée, avec le peu de vivres dont ils disposent. Les hommes doivent trouver de quoi faire du feu et réussir à porter à ébullition une casserole d'eau. Ils en viennent à brider les chaises sur lesquelles ils sont assis, ainsi que la porte derrière laquelle ils ont isolé leur proie. Le tour de force d'Hubert Mingarelli, dans ce roman aussi implacable que vertigineux, consiste à mettre à la même table trois soldats allemands, un jeune Juif et un Polonais dont l'antisémitisme affiché va réveiller cher les soldats un sentiment de fraternité vis-à-vis de leur prisonnier.

 

J’aurais aimé avoir écrit ce texte moi-même ; ainsi, je ne serais pas en train de pianoter sur mon clavier en me disant : « comment vais-je faire pour les convaincre de tout laisser tomber et de se ruer, dès potron-jacquet contre le volet métallique de leur librairie favorite ? ».

 

Pologne, un hiver d’une rigueur extrême, trois soldats allemands dont la compagnie a pour seule mission d’exécuter les Juifs rencontrés lors de rafles dans les villages. Seule échappatoire à ces fusillades : partir eux-mêmes à la recherche de Juifs cachés dans l’immensité neigeuse de la plaine. Non qu’ils souhaitent en trouver mais en trouver un, ne fut-ce qu’un et le ramener à la garnison vaut mieux que de participer au tir aux pipes. Et puis, en ramener un les autorisera de facto à repartir le lendemain pour en dégotter un autre.

 

Le narrateur est l’un des trois soldats, les deux autres s’appellent Bauer et Emmerich ; ce dernier n’a cesse de penser à son fils et soumet avec insistance à ses deux frères d’armes une question qui l’obsède : comment dissuader son fils de fumer ?

 

La journée, débute à l’aube et à jeun, sous un froid glacial qui martyrise les articulations et gèle les os ; à mesure que le temps passe, le froid laisse place à l’inquiétude et l’anxiété : et si on en trouve pas ?

 

On parle peu, les chemins sont saturés d’ornières gelées qui sont autant de pièges. S’engager dans la forêt revient à avoir de la neige jusqu’aux genoux.

Soudain, au sommet d’une butte, Emmerich s’arrête net ; il plante là ses deux compagnons et s’en va seul. Les deux n’ont d’autre choix que de le suivre. Emmerich avait vu : « il y a moins de givre sur les arbres. La chaleur qui monte à force ». Ils l’ont trouvé leur Juif ! Soulagement, y a plus qu’à le ramener au camp.

 

Mais avant, dans une sale petite maison polonaise abandonnée, faire du feu, manger, fumer. On case le Juif dans la resserre, on débite le mobilier en copeaux, on cherche une casserole pour porter la neige à ébullition et y mettre la semoule. Un Polonais errant - et son chien - frappe à la porte en bois et rentre sans y être invité.

 

Commence un huit clos, rythmé seulement par la nécessité d’entretenir le feu et de porter cette foutue neige à ébullition.

 

Un récit poignant d’une formidable authenticité. Cinq hommes ordinaires, au milieu de nulle part, que rien n’unit mais que tout relie. Il n’y a que les trois soldats pour alimenter le feu et la conversation, le Polonais et le Juif enfermés dans un mutisme absolu.

 

La guerre n’est pas le thème du livre, elle en est le contexte, l’environnement. Le hasard qui fait se rencontrer cinq hommes dont aucun n’aurait imaginé un jour se trouver là (en Pologne) à ce moment (seconde guerre mondiale) dans ces circonstances (relation victime à bourreau), voilà ce que nous raconte l’auteur ; il le fait avec une immense justesse et sensibilité.

Je n’ai pas honte de l’écrire, j’ai éprouvé de l’empathie pour ces trois soldats allemands, le narrateur, Bauer et Emmerich. Ils sont bien sûrs les seuls à s’exprimer, ce qui place d’emblée le Polonais et le Juif dans une position inconfortable aux yeux du lecteur. Mais l’unique question qui mérite d’être posée est celle-ci : qu’aurions-nous fait à leur place ? J’ai peur de connaître la réponse…

 

Un énorme coup de cœur que je tenais à tout prix à partager avec vous. Je m’en serais voulu de ne pas en parler, même si je reste dubitatif sur les lignes que j’ai écrites.

 

 

 

Un repas en hiver

Hubert Mingarelli

Éditions Stock

 

 

 

 

 

 

  

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