Derrière la haine - Barbara Abel

Publié le par Jean Dewilde

Derrière la haine - Barbara Abel

J’avais déjà beaucoup entendu parler de Barbara Abel et je n’avais encore rien lu d’elle. C’est davantage par curiosité que par conviction que j’ai entamé la lecture de « Derrière la haine ». En quelques pages, elle m’a complètement ferré, soudé aux caractères d’imprimerie qui défilaient devant mes yeux ébahis.

L’intrigue est somme toute banale et c’est précisément cette banalité qui donne au roman toute sa puissance, toute sa résonnance. Tiphaine et Sylvain d’un côté, Laetitia et David de l’autre. Deux couples, voisins et amis. Ils prennent l’apéro tous les vendredis soirs chez l’un ou chez l’autre. Ils ont chacun un garçonnet du même âge qui jouent et grandissent ensemble. Maxime et Milo, inséparables. Ils ont l’habitude d’aller sonner les uns chez les autres pour des peccadilles : une bouteille de lait, un paquet de farine,…Jusqu’au jour où ils trouvent que ce serait plus commode et plus court de faire un passage dans la haie qui sépare leurs jardins.

C’est dingue comme des marmots peuvent indirectement tisser et renforcer des liens d’amitié entre leurs parents respectifs. Car soyons de bon compte et regardons la réalité en face : sans les mouflets, la relation entre les deux couples aurait probablement été une relation polie, de bon voisinage, sans plus. L’occasion de dire qu’il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des enfants.

Et puis survient le drame. Imprévisible. Durée : quelques secondes, tout au plus. Cette belle sérénité, cette amitié sans faille, cette confiance aveugle vont se transformer en leurs contraires. Barbara (je l’appelle par son prénom, elle est belge, bruxelloise et habite à une portée de fusil de mon domicile, alors je peux) nous plonge dans l’horreur.

La méfiance, la suspicion, la jalousie, le chagrin deviennent les murs porteurs de ces deux couples. On évite de se croiser, on ne sort pas les sacs poubelles à la même heure de peur de capter le regard de l’autre ou devoir échanger un mot ou un signe de tête. Petit à petit, progressivement, le sentiment le plus destructible, le plus nocif, celui qui empêche tout discernement va se nicher dans les cerveaux, les cœurs et les tripes : la haine.

Cependant, je vous fais remarquer avec ma pertinence coutumière que ce roman ne s’intitule pas « La haine » mais « Derrière la haine ». Est-ce à dire que la haine ne se suffit-elle pas à elle-même ? Peut-on haïr tout simplement ? Non, bien sûr. La haine doit se cultiver, elle doit être nourrie et alimentée. Et quel est le mets préféré de la haine ? S’il vous plaît, faites un effort, concentrez-vous, ça coule de source. La vengeance, pardi, la vengeance !

Barbara réussit le tour de force d’instiller dès le première page et jusqu’à la dernière une tension qui ne faiblit à aucun moment. Ses personnages partent à la dérive, vivent par habitude, se torturent et se déchirent. La haine s’invite dans les couples eux-mêmes, l’obsession rend bête, méchant et aveugle.

En lisant ce thriller psychologique de très grande qualité, j’ai pensé à « Canisses » de Marcus Malte ou à Thomas Cook et « Les feuilles mortes ». Il n’est pas difficile d’en identifier les raisons. Je me suis senti mal à l’aise et mis à mal, tout simplement parce que Barbara nous plonge dans la réalité ou ce qui pourrait l’être ou s’en rapprocher.

Certains lecteurs pourraient trouver le final fantaisiste et peu plausible ; pour ma part, je me suis laissé emporter par l’épilogue et le dénouement, encore que « dénouement » n’est pas le mot qui convienne le mieux. Il y a des nœuds qui sont difficiles à défaire surtout quand ils sont logés au creux de l’estomac.

Barbara Abel fait partie de ces écrivains observateurs de l’âme dont le grand talent réside dans l’art et l’habileté de restituer la palette infinie des émotions de l’être humain. Chapeau bas, Madame Abel.

Derrière la haine

Barbara Abel

Fleuve Noir 2012

Pocket 2013

Publié dans polars belges

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The Cannibal Lecteur 28/01/2014 09:39

Lui aussi est noté ! J'ai la suite, par contre.

Jean 03/02/2014 14:17

Ah, le manque de temps, comme je te comprends...

The Cannibal Lecteur 02/02/2014 19:35

Ok, dès que je l'aurais lu, je me fendrai de ma petite chronique ! Mais faut qu'on me donne du temps, parce que j'en manque cruellement !! ;-))

Jean 28/01/2014 12:50

A mon ami Cannibal,
Tu me diras quoi de "Après la fin". Je suis un peu frileux sur ce coup. Amitiés. Jean.

Cajou 31/08/2013 01:07

Très beau billet pour très bon roman !
Enchantée de découvrir votre blog chez compatriote blogueur ^^
Au plaisir de vous lire chez vous ou chez moi,
Cajou

Jean 31/08/2013 17:05

Bonjour Cajou,
Je suis ravi de vous avoir fait découvrir mon blog par cette chronique. J'ai déjà été voir votre blog et je vais m'inscrire à la newsletter. Si overblog veut bien...Amitiés. Jean.

brigitte lassalle 29/08/2013 20:16

Excellente chronique d'un livre que j'ai dévoré et beaucoup aimé ! et vivement la suite !!

Jean 31/08/2013 17:02

Merci beaucoup Brigitte,
Effectivement, tu n'es pas le seule à attendre la suite. Pari risqué, selon moi mais il faut vivre (un peu) dangereusement.

Fabe 29/08/2013 18:48

Une chronique tant attendue ... se doit d'être lue avec délectation. Je suis aussi à une portée de fusil de Barbara, j'ai le livre mais je ne l'ai pas encore lu. Cet avis m'en donne beaucoup envie. Donc, je vais m'y mettre bientôt. Je suis curieuse, tiens !

Jean 30/08/2013 12:03

Je pense que tu peux envisager de le lire maintenant. J'attendrai ton retour avec impatience. Bonne lecture. Merci.

Fabe 29/08/2013 18:47

Une chronique tant attendue ... se doit d'être lue avec délectation. Je suis aussi à une portée de fusil de Barbara, j'ai le livre mais je ne l'ai pas encore lu. Cet avis m'en donne beaucoup envie. Donc, je vais m'y mettre bientôt. Je suis curieuse, tiens !

gruz 29/08/2013 13:42

Deux vraies réussites : ce livre, excellent et ta chronique qui rend parfaitement compte de ce qu'on ressent avec cette lecture. Tu as su trouver les bons mots.
Quant à la fin du bouquin, elle n'est pas étonnante quand on sait que la suite se profile

Jean 29/08/2013 13:55

Merci beaucoup, Yvan. En toute franchise, pour moi, cet opus n'appelait pas forcément de suite. Mais puisqu'il y en aura une, on l'attend avec patience. Amitiés.