La fille du port de la Lune – Simone Gélin – Éditions Cairn 2018

Publié le par Jean Dewilde

 

Rappelez-vous : Clichy-sous-Bois, 27 octobre 2005 : Zyed Benna, dix-sept ans et Bouna Traoré, quinze ans, se réfugient dans un transformateur EDF pour échapper à un contrôle de police. Ils meurent électrocutés. La France des cités s’embrase. L’hiver 2005, c’est aussi des températures sibériennes et de nombreux sans-abri sont retrouvés morts de froid. Voilà pour le contexte.

Simone Gélin plante son intrigue à Bordeaux en octobre 2005. Le titre du roman est particulièrement bien choisi. La fille du port de la Lune évoque la Garonne et aussi Héléna, jeune prostituée ukrainienne de dix-sept ans, qui rêve de se jeter dans ses eaux. Morceau de chair appartenant à des trafiquants qui, soir après soir, la jettent sur le quai glacé en minijupe. Héléna est le personnage-clé du livre dans la mesure où quasi tous les autres intervenants ont un lien avec elle.

Malik, dix-sept ans, habite avec sa mère, Khadija qui pourrait presque passer pour sa grande sœur. Enceinte à quinze ans, elle a été jetée à la rue et reniée par les siens. Malik n’est pas un mauvais gars, loin de là.  Depuis toujours, il est celui auquel les jeunes de la cité du Grand-Parc aimeraient ressembler. Malik en a assez des bastons, il aspire à autre chose mais est toujours rattrapé par ce fatalisme qui le décourage en profondeur. Provisoirement écarté du lycée pour des raisons disciplinaires, il désespère sa mère. Il se désespère aussi. Pas facile de trouver un  équilibre quand on se sent toujours responsable de quelqu’un d’autre.

Zora est l’amie de Malik. Tous les jours, après le lycée, elle débarque chez Malik après le lycée et revoit la matière de la journée avec lui. Elle vit dans une famille beaucoup plus ancrée dans les traditions, son frère, Rachid l’oblige à porter le voile.

Chloé est une jeune fille de bonne famille, comme on dit. De l’extérieur, une lycéenne sans problème et qui ne manque de rien, à l’intérieur, c’est autre chose. Elle se sent mal dans sa peau, ne voit pas comment orienter sa vie et pas davantage pour quoi et pour qui. Un soir où elle longe la Garonne avec la vague idée de s’y jeter, elle est bousculée par Malik. Quelques jours plus tard, ils se revoient à une soirée ; coup de foudre.

Pierre est un sans-abri que Malik a rencontré sur les quais. Pierre lui a présenté Héléna. Pierre n’est a priori pas le genre de personne pour laquelle Malik éprouverait de l’affection. Et pourtant…Est-ce l’attitude, les mots de Pierre qui le touchent ?  Une amitié singulière naît de cette rencontre.

Karim Benyoussef dit Dany, une petite frappe qui s’est élevée, pas très haut mais suffisamment pour mener une vie que beaucoup dans la cité lui envient.

Simon Marian, capitaine de police, est hanté par la mort accidentelle de son épouse Anna, survenue un an plus tôt. Il se remet difficilement de cette perte, à dire vrai, il ne s’en remet pas, il s’enfonce un peu plus chaque jour.

Simone Gélin écrit un roman qui n’est pas qu’un polar pur et dur. Quand le corps d’une toute jeune femme est repêché dans la Garonne, la machine policière s’enclenche, bien évidemment. Mais je suis convaincu que l’amour, l’amitié et l’espoir sont les thèmes qu’elle a souhaité privilégier. Il y a d’ailleurs peu de brutalité dans le récit mais les circonstances de vie dans lesquelles elle a placé ses personnages sont de facto violentes. Prostitution pour Héléna, la rue pour Pierre, le mal-être de Chloé, les difficultés sociales de Malik et Zora, le deuil de Simon, tous ces destins individuels portent en eux les germes de la violence.

L’auteure les fait se croiser et se rencontrer et de ces rencontres dont on dirait précipitamment qu’elles sont téléphonées et contre nature naît de l’espoir ; l’espoir de ne plus être seul car ils mènent tous des existences solitaires qu’ils n’ont pas choisies et pour lesquelles ils ne sont pas taillés. Exister pour quelqu’un, c’est déjà beaucoup ; se faire du souci pour l’autre, ça vous sort du trou, ça vous grandit et ça vous fait vous sentir bien. Pour autant, Simone Gélin n’a pas écrit un livre naïf, un roman feel good. Car personne ne devrait avoir à vivre ces existences-là, bien entendu. Elle suggère simplement et avec beaucoup de finesse que sortir du merdier passe aussi par le risque de la rencontre et du frottement à l’autre.

Je découvre Simone Gélin avec ce titre ; j’avais cependant entendu parler d’elle précédemment et notamment avec L’Affaire Jane de Boy (Prix de l’Embouchure au festival international de littérature policière 2017). Son cinquième roman, Sous les pavés la jungle, est paru en 2018 aux Éditions Cairn dans la collection Du Noir au Sud. Je me fais la promesse de la suivre dans ses prochains romans et de revenir sur les deux titres précités. Je ne vous l’ai pas dit mais qu’est-ce qu’elle écrit bien, la dame !

Quatrième de couverture

Tout commence par les méandres de la Garonne. Automne 2005, pendant que Malik de la cité du Grand-Parc ronge son frein dans son HLM, que Zora désespère de le tirer de là, que Momo se prépare pour les bastons, que Dany rêve de belles caisses, que Chloé traîne son mal de vivre d'adolescente des beaux quartiers, Helena, arrachée à son Ukraine natale, vendue et revendue à des trafiquants de chair fraîche, arpente les quais en minijupe en rêvant de se jeter dans les eaux du port de la Lune et un clochard humaniste dispense sa philosophie à qui veut bien l'entendre. Ces existences vont s'entrecroiser et tisser une toile autour du drame qui finit par éclater : Le jour où le corps d'une jeune fille est repêché dans la Garonne. Simon, un flic en proie au vague à l'âme conduit l'enquête de façon irrationnelle, l'imbroglio est impénétrable, mais tous les fils le ramènent à Malik.

 

La fille du port de la Lune

Simone Gélin

Éditions Cairn 2018

Collection Du Noir au Sud

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Jean dewilde 06/02/2019 17:41

Mon ami Vincent,
Je pense avoir cherché le mot tout au long de la rédaction de ma chronique. Évidemment, c'était le mot SENSIBILITÉ. Rien que pour ça, sois remercié. Je pense lire l'un des deux titres que tu cites prochainement. Bises.

Vincent 01/02/2019 16:18

Salut Jean,
Je n'ai pas eu l'occasion de lire ce roman-ci, mais j'avais trouvé très bons "L'affaire Jane de Boy", et un autre de ses précédents romans "Le journal de Julia". Indéniablement une auteure avec une grande qualité d'écriture, et d'une grande sensibilité.
Je note sur mes tablettes.
La bise, l'ami...