La Pension de la via Saffi - Valerio Varesi

Publié le par Jean Dewilde

 

Personnellement, c’est un immense bonheur que de retrouver Valerio Varesi et son commissaire Soneri dans cette deuxième enquête. Le premier volume de la série Le fleuve des brumes a bénéficié d’une belle unanimité et les éloges ont été nombreux. Vous pouvez retrouver mon billet sur ce roman ici : http://jackisbackagain.over-blog.com/2016/11/le-fleuve-des-brumes-valerio-varesi.html

Nous sommes à quelques jours de Noël. Le commissaire Soneri enquête sur le meurtre de Ghitta Tagliavini, la vieille propriétaire d’une pension du centre-ville de Parme. Soneri est toujours fidèle à lui-même. C’est un solitaire, un vrai, qui n’a d’autre conception du métier de policier que celle qui consiste à se promener dans les rues de la ville, de préférence la nuit, quand le froid est le plus vif et le brouillard le plus épais. Il écoute, il observe. Il a comme partenaire l’inspecteur Juvara auquel il confie sans vergogne toutes les tâches que lui-même rechigne à accomplir et auxquelles il est absolument réfractaire. Cependant, il a de l’estime pour son adjoint dont le rôle consiste entre autres choses à essuyer les plâtres de la hiérarchie puisque lui-même est rarement dans les locaux de la Questura et ne décroche son téléphone portable que quand l’envie lui prend ou par distraction.

Sa compagne, Angela, avocate, est comme un phare dans le brouillard pour ce commissaire atypique, nostalgique de tout. Si leur relation dure, c’est parce qu’Angela sait parfaitement quand sa présence est souhaitée. Elle sait aussi s’effacer et ne prend pas ombrage des rendez-vous manqués par son commissaire. Elle est assurément la seule à parvenir à extirper de temps à autre le commissaire de cette mélancolie existentielle qui le ronge et le mine car cet homme est malheureux. D’autant que l’enquête sur la vieille assassinée le ramène dans cette pension où il a jadis rencontrée sa femme Ada, entre-temps décédée en mettant au monde un enfant mort-né. Un choc pour lui, à plus forte raison quand il découvre dans des albums photos qu’elle a entretenu une liaison avec un autre homme avant de le connaître et que cette liaison, dont elle ne lui a jamais parlé, a pu avoir des conséquences dramatiques.

Soneri est un des derniers dinosaures. Plus aucun policier aujourd’hui ne travaille et ne peut se permettre de travailler comme il le fait. Lui, simplement, ne sait pas faire autrement. Plonger dans le passé de cette pension Saffi revient à une immersion dans ses propres souvenirs. Car c’est dans cette pension qu’il a rencontré sa future femme. A l’époque, l’établissement accueillait des étudiants mais il se souvient surtout des infirmières tellement belles dans leurs blouses blanches. Ada était l’une d’elles. C’était il y a longtemps. Depuis, Ghitta, la taulière, a transformé l’auguste institution en maison de passe et de rendez-vous, galants ou non. Et elle en recevait du monde, la Ghitta, avec une discrétion sans faille. Elle notait bien les noms de ceux qui entraient et sortaient de la pension mais elle leur donnait des surnoms fantaisistes, dialectaux qui rendaient leur identification impossible. Le meurtrier se cache-t-il parmi ces pseudonymes ?

Dans cette ville qu’il ne reconnaît plus, Soneri, ses copeaux de parmesan en poche, son toscano éteint en bouche, déambule dans la nuit froide et brouillardeuse, indifférent aux loupiotes et guirlandes électriques de Noël. Au hasard de ses pas, il rencontre Fadiga, l’un des meilleurs assistants de physique à l’époque où Soneri fréquentait l’université, devenu sans abri. Il y a aussi Pitti, un petit homme précieux aux souliers vernis qui sillonne la nuit tombée le quartier en reproduisant toujours scrupuleusement le même itinéraire. Que fait-il ? Si le brouillard empêche de voir, il amplifie les bruits et Soneri travaille au moins autant avec l’ouïe qu’avec la vue. Nombreux sont ces personnages qui traversent le roman, vestiges errants d’une époque, son époque, à laquelle le commissaire s’accroche comme un naufragé à sa bouée ; il est pourtant contraint de constater malgré lui, jour après jour, brouillard ou pas, qu’elle a mis sur la paille nombre de ses connaissances. Et c’est là un des paradoxes de ce fabuleux et énigmatique policier : plus il fore, sonde, creuse et glane des informations, plus il est tenté de tout laisser tomber. Lui qui est passé maître dans l’art de décortiquer la psychè humaine se heurte à une peur indicible, celle de découvrir son propre passé et les souffrances qui pourraient en surgir, une boîte de Pandore en quelque sorte.

Il réussira au bout du compte à élucider le meurtre de la vieille femme. Ce succès ne lui apportera cependant aucune félicitation ou éloge de sa hiérarchie, une gigantesque affaire de pots-de-vin dans le monde du bâtiment étant mise au jour simultanément par la brigade financière et que les médias tout autant que les procureurs et les huiles de l’appareil policier auront à cœur de privilégier. De toute façon, Soneri n’en a que faire.

Je ne peux faire qu’une seule chose, c’est de vous conseiller encore et encore de lire Valerio Varesi dont une troisième enquête nous est promise pour 2018. Ne manquez pas les avis de Passion Polar :http://www.passion-polar.com/la-pension-de-la-via-saffi/ , et de Bob Polar Express : http://bobpolarexpress.over-blog.com/search/la%20pension%20de%20la%20via%20saffi/. Si je les mets en lien, c’est tout simplement parce que, selon moi, ils ont écrit tous deux une superbe chronique de cette pension Saffi et qu’ils pourraient, mieux que moi, vous donner l’impulsion ultime ou le coup de pied au derrière nécessaire pour découvrir cet auteur italien irrésistible. Certes, aucun des romans de Varesi ne sera jamais nommé thriller de l’année ou ne bénéficiera du sobriquet de page-turner. C’est un monde dans lequel le lecteur lit au rythme où déambule Soneri, un univers où on prend son temps. Je rends un vibrant hommage à la traductrice car jamais, à aucun moment, le lecteur n’a le sentiment de lire une traduction.

 

La Pension de la via Saffi

Titre original : L’affittacamere

Traduit de l’italien par Florence Rigollet

Agullo Éditions, 2017

 

Quatrième de couverture

À quelques jours de Noël, alors que la morsure du froid envahit Parme, Ghitta Tagliavini, la vieille propriétaire d'une pension du centre-ville est retrouvée assassinée dans son appartement. L'enquête est confiée au commissaire Soneri mais cette affaire fait ressurgir un drame enfoui : c'est dans cette pension pour étudiants de la via Saffi qu'il rencontra jadis sa femme, Ada, tragiquement disparue peu après leur mariage. 

En s'enfonçant dans le brouillard épais comme on traverserait un miroir, Soneri va découvrir un univers bien plus sordide que ses souvenirs. L'aimable logeuse se révèle être une femme sans scrupules, enrichie par la pratique d'avortements clandestins et derrière la modeste pension, se cache en réalité un monde vivant de haine et de chantage, frayant avec le cynisme de cercles politiques corrompus. 

Pour trouver l'assassin, le commissaire devra se confronter à l'épreuve du temps et à la vérité sur la vie et la mort d'Ada. Car qui est cet homme qui pose à côté d'elle sur cette photographie jaunie ? 

 

Publié dans polars italiens

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Bob 06/08/2017 13:27

Salut Jean,
Autour de moi j'ai quelques ami(e)s lecteurs (avisé(e)s) qui n'ont pas été enthousiasmé(e)s par l'écriture de Varesi. Cela m'a surpris. Merci pour le lien ! Amitiés.

Jean dewilde 06/08/2017 21:54

Bonsoir Bob,
Je pense que ce livre doit être lu à un rythme assez soutenu pour bien garder les personnages à l'esprit et pour vraiment se laisser gagner par cette atmosphère et y patauger. Cela dit, ce n'est pas un roman nécessairement facile d'accès. Et que tout le monde ne soit pas unanime montre bien que c'est un excellent roman ! Amitiés.

PIERRE FAVEROLLE 22/07/2017 10:43

Salut mon ami, j'ai mis du temps avant de me décider à lire ta chronique. Tu détailles beaucoup plus le roman que moi, qui résonne comme une remise en cause du passé, de nos mots, de nos actes. C'est un roman puissant, profond, intelligent avec une écriture magnifique. Comme tu le dis, il ne sera nommé polar de l'année alors que c'est un grand, un immense livre. Alors parlons en aussi bien que tu le fais. Amitiés

Jean dewilde 22/07/2017 14:56

C'est exactement ça, mon ami, à nous de faire le job à notre niveau en vantant la belle littérature parce que Varesi excelle dans cet exercice et qu'il traite avec grandeur et profondeur tout ce qui fait l'homme. Mélancolie, nostalgie, quête d'une époque révolue. Comment va-t-il évoluer cet étrange commissaire? Bises.

Vincent Garcia 20/07/2017 18:21

Très belle chronique, mon bon Jean, pour un roman qui est bien tentant. J'ai vu aussi que Pierre et le souriceau avaient écrit aussi un très beau billet dessus. j'attendrai avant de le lire que toute cette émotion soit un peu retombée.
La bise l'ami...

Jean dewilde 22/07/2017 14:50

Mon ami Vincent,
Je suis prêt à m'immoler si d'aventure tu en arrivais à ne pas apprécier la prose de Varesi. Je ne dis pas que ces deux premiers volumes n'ont été écrits que pour toi mais tu devrais y trouver un très grand bonheur. Et pour qu'il soit complet, commence par LE FLEUVE DES BRUMES qui campe les personnages que l'on suivra tout au long de la série. Bises.